Une victoire havraise qui relance la course à l'Élysée
Les électeurs du Havre ont infligé un véritable camouflet aux pronostics en réélisant massivement Édouard Philippe pour un troisième mandat municipal. Avec 48% des suffrages exprimés, le maire sortant a triomphé dans une triangulaire face à la gauche communiste et à la droite radicale alliée au Rassemblement national. Ce résultat constitue un formidable tremplin pour ses ambitions présidentielles de 2027.
Le pari risqué qui a payé
L'ancien premier ministre avait explicitement lié sa candidature à l'Élysée à sa réélection dans ce fief familial où son grand-père fut docker. « Se taper un scrutin local avant 2027, il faut le vouloir quand même », commente une ministre. La victoire est d'autant plus significative que les sondages le donnaient en difficulté à quelques semaines du premier tour. Le fait d'avoir été annoncé perdant renforce aujourd'hui son image de survivant, que ses proches mettent en avant sans retenue.
« Les gens l'ont vu crever et le voilà largement réélu », se réjouit un fidèle. « Ce soir, il est le grand gagnant du bloc central. » Dès lundi, l'élu devra certes s'occuper de l'installation de son nouveau conseil municipal, mais les appels stratégiques vers Paris seront nombreux. Il prendra la parole en milieu de semaine sur le plan national avant un grand meeting parisien le 12 avril dans un lieu tenu secret.
La stratégie de l'évidence
Son entourage l'incite désormais à profiter de cette dynamique havraise pour accélérer et tenter de s'imposer comme le candidat naturel de la droite et du centre. « Édouard Philippe a désormais un coup à jouer. Il était 100% havrais, il ne faut plus l'être », presse un ponte de la droite. « Maintenant, c'est 'qui m'aime me suive'. »
Christophe Béchu, réélu à Angers, décrypte le message subliminal de ce scrutin : « Si un homme a pu transformer une ville aussi complexe, avec une vision, une méthode, c'est qu'il peut le faire à l'échelle du pays. » Le patron d'Horizons mettra également en avant les victoires de son parti à Niort avec Jérôme Baloge et à Reims avec Arnaud Robinet, même si les défaites de Christian Estrosi à Nice et de Luc Bouard à La Roche-sur-Yon viennent relativiser le bilan.
Le programme en gestation
Candidat déclaré depuis septembre 2024, souvent critiqué pour son absence médiatique, le Normand entend désormais occuper le terrain et dévoiler les premières propositions de son programme d'ici l'été. C'est sur ce volet qu'il est le plus attendu, lui qui avait promis un projet « massif ». Ses équipes planchent sur des idées robustes avec l'aide des hauts fonctionnaires Clément Tonon et Benoît Ribadeau-Dumas.
L'homme des 80 km/h et de la retraite à 67 ans devra montrer qu'il projette autre chose qu'une politique d'austérité. Il réfléchit activement aux réformes concernant la justice et l'éducation. Alors que populistes et démagogues prospèrent, il jouera la contre-programmation avec un langage de vérité. « Il y a encore plein de gens qui croient au bon sens et à la raison », assure-t-il en privé.
L'équation politique complexe
Depuis six ans qu'il a quitté Matignon, Édouard Philippe a su conserver une bonne cote dans l'opinion malgré les critiques. Son credo ? « Quand on n'a pas les manettes, inutile de s'agiter. Mieux vaut fermer sa gueule et savoir où l'on va. » Cette force tranquille fait qu'aujourd'hui, parmi tous les prétendants du macronisme finissant, il apparaît comme le mieux placé pour tirer son épingle du jeu.
Le recours anti-RN
Un récent sondage le donnait comme le mieux positionné pour accéder au second tour face à Marine Le Pen ou Jordan Bardella. « Il a la gueule du vote utile, il peut être le débouché anti-RN », analyse un connaisseur des arcanes politiques. Un lieutenant lepéniste rétorque cependant : « Philippe ? C'est le plus gros consensus mou du centre ! »
Le chemin reste semé d'embûches. L'auteur d'Impressions et lignes claires devra d'abord clarifier son positionnement politique, qu'il maintient volontairement dans l'ambiguïté. Conscient de la normalisation accélérée de l'extrême droite, l'ex-dirigeant UMP ne pourra se contenter d'incarner le rassemblement traditionnel de la droite et du centre.
« Son équation est compliquée car il a une partie de son électorat plutôt social-démocrate », juge un ancien ministre. « L'électorat de Philippe est moins à droite que lui, tandis que son parti Horizons est plus à droite que lui. »
Les alliances à construire
Autour de lui, les conseils divergent : certains l'invitent à nouer un deal avec Bruno Retailleau sans se préoccuper de Renaissance, d'autres estiment que son espace politique se situe davantage au centre, voire au centre-gauche, sur le modèle de Macron en 2017. « En 2027, il aura besoin des 3 ou 4 points des électeurs de gauche médians restés dans le macronisme », prévient une ex-figure du Parti socialiste. « Si vous ne les avez pas, vous ne passez pas au second tour. »
Sa tentative de distanciation brutale d'avec Emmanuel Macron en octobre dernier l'avait momentanément éloigné des soutiens présidentiels. Mais le récent rapprochement entre les deux hommes pourrait changer la donne. Édouard Philippe a également déjeuné en tête-à-tête avec Gabriel Attal en février, tandis que Sébastien Lecornu est venu dîner avec lui au Havre. Les déclarations favorables de Gérald Darmanin sont interprétées comme un ralliement quasi acquis.
« Philippe va passer pour le gars qui peut créer l'unité, l'union », prédit un vieux compagnon de route. L'enjeu est de réussir à fédérer tous ces courants dans un réflexe de survie face au spectre d'un second tour entre le RN et LFI, tout en évitant soigneusement l'écueil d'une primaire. L'ancien bras droit d'Alain Juppé sait que ce type de sélection peut s'avérer fatal.
« Certes, il y a une impulsion nouvelle en faveur de Philippe, mais les lascars vont sortir de partout ! », redoute un poids lourd du Sénat. « D'autant qu'Olivier Faure et les siens ont rouvert la boîte de Pandore de l'union à droite en s'alliant partout avec LFI. » Pour Édouard Philippe, tout commence véritablement maintenant.



