L'affaire Epstein au cœur de la campagne des démocrates américains
L'affaire Epstein au cœur de la campagne démocrate

À six mois des élections de mi-mandat, en pleine guerre contre l’Iran et dans un contexte d’inflation persistante, certains candidats démocrates misent désormais sur une conviction pour les élections de mi-mandat de novembre : l’affaire Epstein pourrait être l’un des rares scandales capables de fissurer une partie de l’électorat trumpiste. Ils ont décidé d’en faire le cœur de leur campagne publicitaire.

Des publicités ciblant les républicains

Dans le Maine, le démocrate Graham Platner, proche de Bernie Sanders, accuse la sénatrice républicaine sortante, Susan Collins, de servir « le président et la classe Epstein », dans une vidéo de campagne à plusieurs dizaines de milliers d’euros, où apparaissent des images d’archives de Trump et du financier accusé d’avoir été un agresseur sexuel en série, mort dans sa cellule en 2019. En Géorgie, c’est le sénateur Jon Ossoff qui a repris l’expression dans ses discours et ses interviews.

1,5 million de dollars dépensés pour prouver des liens d’affiliation

Certains misent tout sur l’affaire. Dans la course très disputée au poste de sénateur de l’Ohio, le démocrate Sherrod Brown a dépensé près de 1,5 million de dollars pour produire deux publicités attaquant son rival républicain, le sénateur nouvellement élu Jon Husted, sur des dons de campagne que ce dernier aurait reçus du couple Wexner - milliardaire de l’Ohio et homme-clé dans la constitution de l’immense fortune de Jeffrey Epstein.

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Depuis, plusieurs vidéos publiées sur son compte attaquent régulièrement le sénateur. « Parmi les 535 membres du Congrès, qui a reçu le plus d’argent de la part d’associés de Jeffrey Epstein ? » s’interroge tout haut le narrateur sur l’une d’entre elles. « Jon Husted, voilà qui. » Dans une autre vidéo, l’ancien sénateur se filme en train d’écrire : « Jon Husted a voté contre la publication des dossiers Epstein ».

Les formules sont cash. Leurs concepteurs espèrent ainsi attirer l’attention des internautes. Il y a quelques semaines, Melania Trump cristallisait ainsi l’attention des réseaux sociaux américains par la publication surprise d’une déclaration officielle, affirmant n’avoir « aucun lien » avec Jeffrey Epstein et n’avoir jamais été « associée » à lui. Sa prise de parole inhabituelle ressemblait à une tentative de contre-feu avant d’éventuelles révélations.

L’équipe de Jon Husted, de son côté, rejette ces accusations et affirme avoir reversé 34 000 dollars des fonds à une organisation caritative de lutte contre la traite des êtres humains. En retour, elle accuse le sénateur Brown d’avoir lui-même accepté des fonds de personnes liées à Epstein, notamment de l’ancien professeur de Harvard Larry Summers, en 2025.

Les trumpistes et les évangélistes ciblés

Les personnes ciblées de ces spots publicitaires ne sont « ni les démocrates, ni les indépendants, ni les républicains modérés », estime Romuald Sciora, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis à l’IRIS et auteur de plusieurs ouvrages sur la démocratie américaine. Plutôt, une partie de la base électorale MAGA de Trump, et surtout les communautés religieuses évangéliques « qui votent en principe en masse pour Donald Trump ».

« Pour le cœur électoral de Trump, l’affaire Epstein place au centre l’idée de l’establishment américain corrompu, poursuit-il. Trump s’est présenté à l’inverse de cet establishment, comme un président qui n’entraînerait jamais le pays dans des guerres comme en Irak ou en Afghanistan - et il a déjà trahi sa parole avec l’Iran. Aux yeux de cet électorat, il est également mouillé avec l’establishment. »

Pour les milieux religieux conservateurs et évangéliques, historiquement fidèles au Parti républicain, « le message implicite est : regardez ce président pour lequel vous avez voté. Regardez dans quels scandales il pourrait être impliqué », résume Romuald Sciora.

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Une affaire de viol sur mineur pourrait faire basculer Trump

La ligne d’attaque est d’autant plus claire que certaines accusations anciennes non établies à ce stade, autour d’une plainte pour une agression sexuelle présumée sur une mineure de 13 ans dans les années 1990, ont resurgi dans le débat public, lors de la publication des 3 millions de documents sur l’affaire.

Pour le spécialiste, c’est précisément sur cette possibilité que misent plusieurs démocrates, en jouant la carte de l’insistance : « Tant que le dossier Epstein reste une affaire de jet-set, de prostitution ou de mœurs douteuses, une partie de l’électorat trumpiste peut continuer à fermer les yeux. Mais si des accusations extrêmement graves et crédibles venaient à se confirmer, cela pourrait devenir politiquement dévastateur. »

Reste à savoir si cette obsession médiatique et politique se traduira réellement dans les urnes. « Aujourd’hui, le dossier Epstein passionne Internet, les chaînes d’information et les réseaux militants », résume Romuald Sciora. « Mais cela ne veut pas forcément dire qu’il déterminera le vote des Américains en novembre. Car le pari reste hautement spéculatif : jusqu’ici, l’affaire Epstein a surtout « glissé » sur Donald Trump, malgré ses liens anciens et documentés avec le financier. « Il faudrait prouver quelque chose de très lourd pour créer un scandale politique majeur, comme un viol sur mineur », insiste-t-il. « Sinon, la plupart des électeurs s’en moqueront complètement. »

« Les grandes voix démocrates sont absentes »

Cela n’empêche pas les démocrates de concentrer une part importante de leur temps à ces dossiers dans l’espoir de faire faire frétiller certains groupes pro-Maga. La manœuvre fonctionne parfois, comme en début mai, où pour répondre aux attaques du candidat populiste démocrate du Maine, Graham Platner, un groupe pro-républicain a dépensé près de 2 millions de dollars… pour des vidéos évoquant d’anciens posts et un tatouage recouvert depuis longtemps - sous le slogan « Qui est le vrai Gragam Platner ? » « Une partie des démocrates semble incapable de parler d’autre chose qu’Epstein », estime Romuald Sciora, « alors même que la démocratie américaine est sous attaque permanente de la part de cette administration depuis plus d’un an » - que certaines prérogatives du Congrès sont remises en cause au profit de la Maison-Blanche, que les universités pratiquement placés sous tutelle, que les télévisions publiques ferment, que des présentateurs célèbres sont poussés vers la sortie. « On assiste à une fuite en avant vers l’autoritarisme à un moment où les enjeux sont presque civilisationnels. Les grandes voix démocrates sont absentes et sont incapables de parler d’une seule voix. Pour les démocrates, la concentration sur les dossiers Epstein dit aussi quelque chose de leur faiblesse actuelle. »