À moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027, les sondages d’intentions de vote semblent converger : Jean-Luc Mélenchon serait, à gauche, le moins mal placé pour accéder au second tour, mais il serait très sèchement battu en cas de duel face à Marine Le Pen. Deux enquêtes de l’Ifop et d’Elabe, réalisées après la déclaration de candidature de cette dernière, la créditent ainsi de 67,5 % à 70 % face à Jean-Luc Mélenchon au second tour. Pourtant, l’analyse d’enquêtes électorales menées entre 2022 et juin 2026 révèle une situation bien plus ouverte pour un tel duel. Ces enquêtes, bien que similaires aux sondages dans leur méthodologie — questionnaires en ligne auprès d’échantillons représentatifs selon le sexe, l’âge, le groupe socioprofessionnel, avec redressement sur le diplôme et le vote passé — présentent des biais comme la sous-représentation des peu diplômés et des abstentionnistes. Mais elles utilisent un indicateur différent : les probabilités de vote.
Probabilités de vote : un indicateur plus fin que les intentions
Au lieu d’interroger sur une intention de vote pour un candidat précis dans un scénario donné, on demande aux enquêtés, pour chaque parti politique, quelles sont les chances qu’ils votent un jour pour lui, sur une échelle de 0 à 10. Cet indicateur mesure l’intensité des préférences et, en se détachant des multiples scénarios, permet de mieux saisir les électeurs mobilisables par chaque parti. Il tient également compte des comportements de refus du choix (abstention, votes blancs ou nuls) que les sondages occultent totalement.
En examinant les probabilités déclarées de voter pour La France insoumise (LFI) ou le Rassemblement national (RN), on constate un rejet majoritaire : 64 % des électeurs déclarent une probabilité nulle (0/10) pour LFI, et 53 % pour le RN. Ce rejet s’accentue par rapport à 2024 et, surtout pour LFI, par rapport à 2022. En revanche, ces deux partis disposent d’un noyau électoral fort : 16 % des électeurs donnent une probabilité très forte (10/10) au RN, et 15 % à LFI, des taux bien supérieurs à ceux des autres partis.
RN en meilleure posture sur le papier, mais…
Si l’on compare les probabilités de vote pour RN et LFI, le RN apparaît en meilleure posture : 44 % des électeurs déclarent une probabilité plus élevée pour le RN que pour LFI (en hausse par rapport à 2022, stable depuis 2024), contre 32 % qui déclarent l’inverse (en recul par rapport à 2022, mais en légère progression depuis 2024). Toutefois, près d’un quart des électeurs déclarent des probabilités équivalentes, le plus souvent nulles pour les deux.
Or, l’expérience des élections législatives de 2024 montre que ces électeurs indécis, contraints de choisir, se tournent bien plus vers LFI que vers le RN. Dans une enquête de 2024, un sous-échantillon de 723 répondants confrontés à un duel LFI/RN au second tour des législatives a révélé que, parmi ceux qui rejetaient absolument les deux partis (probabilité 0), 37 % ont voté LFI contre seulement 8 % pour le RN, le reste s’abstenant ou votant blanc ou nul.
Une méthode qui redonne des chances à LFI
En cas de duel LFI-RN, le RN a peiné à mobiliser au-delà de son noyau dur. Au contraire, LFI a attiré non seulement les électeurs qui lui étaient a priori favorables, mais aussi une part significative de ceux qui refusaient de choisir. En appliquant cette logique aux données de 2026 — en tenant compte des probabilités déclarées et du comportement effectif de 2024 pour chaque groupe —, LFI aurait bien plus de chances que le RN de l’emporter.
Bien sûr, cette méthode a ses limites. Elle repose sur l’hypothèse que le contexte de 2027 sera identique à celui de 2024, s’appuie sur un scrutin de nature différente (législatives vs. présidentielle) et ne prend pas en compte l’effet candidat et la personnalisation. Néanmoins, elle rappelle qu’un duel Mélenchon-Le Pen est loin d’être joué d’avance, contrairement à ce que laissent entendre les sondages classiques.
Le danger des sondages : une prophétie autoréalisatrice ?
Les sondages d’intentions de vote restent des outils utiles pour estimer les rapports de force et comprendre les clivages politiques. Cependant, ils sont souvent mauvais pour prédire l’issue de seconds tours, car ils ne peuvent intégrer les dynamiques de campagne entre les deux tours. En offrant une livraison continue d’estimations imparfaites, ils influencent la campagne et les électeurs eux-mêmes.
Selon Tristan Haute, maître de conférences en science politique à l’université de Lille, faire croire aujourd’hui à une victoire acquise de Marine Le Pen face à Jean-Luc Mélenchon pourrait encourager des électeurs de gauche à voter dès le premier tour pour un candidat de droite comme Edouard Philippe, présenté comme plus à même de battre Le Pen. Or, ce report pourrait, sur le long terme, éloigner ces électeurs de la gauche.
L’issue de ce duel, comme celle de tout autre affrontement impliquant Marine Le Pen, dépendra donc de l’état des mobilisations citoyennes face au RN et de la vigueur du « front républicain », qui n’a pas disparu. Les sondages ne sont qu’un outil, et il ne faut ni négliger leurs biais ni leur laisser le pouvoir de dicter la campagne.



