Le canal de Suez, inauguré en 1869, est passé du statut de symbole de l'exploitation coloniale à celui d'instrument central de l'émancipation égyptienne. Cette transformation, analysée par Le Monde dans le cadre de sa série d'été, illustre comment l'Égypte a su retourner un projet imposé par les puissances européennes à son avantage économique et géopolitique.
Un projet colonial devenu levier de souveraineté
Construit sous la direction du Français Ferdinand de Lesseps, le canal a d'abord servi les intérêts des puissances européennes, notamment la France et la Grande-Bretagne, qui y voyaient une route stratégique vers l'Asie. Le financement du chantier, reposant sur des capitaux égyptiens et une main-d'œuvre corvéable, a profondément endetté l'Égypte, la plaçant sous tutelle économique et politique. En 1875, le Royaume-Uni rachète les parts égyptiennes de la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, renforçant encore son contrôle sur le pays.
La nationalisation du canal en 1956 par le président Gamal Abdel Nasser marque un tournant décisif. En réaction, la France et la Grande-Bretagne, alliées à Israël, lancent une expédition militaire, mais la pression des États-Unis et de l'Union soviétique les contraint à se retirer. Cet épisode, connu sous le nom de crise de Suez, consacre la souveraineté égyptienne sur le canal et fait de Nasser une figure du tiers-mondisme.
Un atout économique et géopolitique majeur
Aujourd'hui, le canal de Suez est une source de revenus essentielle pour l'Égypte. Selon les données de l'Autorité du canal de Suez, les recettes ont atteint un niveau record de 9,4 milliards de dollars en 2023, contre 8 milliards en 2022. Ces revenus contribuent de manière significative aux réserves de change du pays, qui souffre d'une inflation élevée et d'une dette publique importante.
Le canal est également un levier géopolitique. En contrôlant cette voie maritime, l'Égypte exerce une influence sur le commerce mondial, environ 12 % du trafic maritime mondial transitant par cette route. Cette position stratégique lui permet de jouer un rôle clé dans les équilibres régionaux et internationaux, comme le montre la gestion des tensions en mer Rouge.
Des défis persistants et des projets d'avenir
Malgré son importance, le canal de Suez doit faire face à des défis. La concurrence de la route du Cap, plus longue mais parfois privilégiée pour des raisons de sécurité, et les risques de perturbations comme le blocage du porte-conteneurs Ever Given en 2021, qui a paralysé le trafic pendant six jours, soulignent la vulnérabilité de cette infrastructure. L'Égypte a lancé un projet d'expansion du canal, achevé en 2015, afin d'augmenter sa capacité et de réduire les risques d'engorgement.
Le canal de Suez demeure un symbole de la capacité de l'Égypte à transformer un héritage colonial en outil de développement. Selon l'analyse du Monde, cette évolution reflète une stratégie nationale visant à consolider l'indépendance économique et à renforcer la position de l'Égypte sur la scène internationale. Le pays continue d'investir dans cette infrastructure, avec des projets d'extension et de modernisation, pour en faire un pilier durable de son économie.



