Opération Poker : simulation nucléaire aérienne de la France dévoilée aux médias
Opération Poker : simulation nucléaire aérienne dévoilée

Opération Poker : la simulation nucléaire aérienne française sous les projecteurs

Malgré la nuit profonde et l'heure avancée, la base aérienne 106 d'Évreux s'anime d'une activité intense. À deux heures du matin ce mardi 17 mars, des militaires accompagnés de leurs chiens montent une garde vigilante devant une imposante clôture électrifiée. Derrière les barbelés, sous l'éclat cru des projecteurs, quatre A330 MRTT Phénix de l'armée de l'air et de l'espace patientent avec leurs équipages, prêts à recevoir les ordres.

Une dernière tasse de café avant l'engagement

Les pilotes savourent un ultime café avant d'embarquer dans les avions aux couleurs grises. Dans quelques heures seulement, une bataille aérienne d'une intensité exceptionnelle se déroulera dans le ciel français jusqu'aux premières lueurs de l'aube. Les appareils des Forces aériennes stratégiques (FAS) participent pleinement à l'opération « Poker », une simulation à grande échelle d'un raid aérien en territoire hostile, sanctionné par le tir virtuel de plusieurs missiles nucléaires Asmpa-R.

Quatre fois par année, sous le regard attentif des alliés et compétiteurs de la France, plusieurs dizaines d'avions décollent des bases aériennes à vocation nucléaire de Saint-Dizier, Avord et Istres. Les FAS démontrent ainsi la crédibilité incontestable de la composante aérienne, « celle qui se voit », de la dissuasion française.

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De manière exceptionnelle, plusieurs médias français, dont Le Point, ont pu assister depuis un MRTT à cette manœuvre de très haut niveau, garantie de la crédibilité de la dissuasion nucléaire aérienne maintenue sans interruption depuis octobre 1964.

« Toute l'armée de l'air et de l'espace au combat »

Pourquoi employer le terme d'opération plutôt que d'exercice ? « Par son envergure considérable, sa complexité technique, le volume des moyens engagés, il n'existe aucun équivalent au-dessus du territoire national que Poker », développe le général Stéphane Virem. L'officier s'exprime en visioconférence depuis le centre des opérations des Forces aériennes stratégiques de dévolution (Cofas 2), à Lyon-Mont-Verdun, un poste de commandement profondément enterré, conçu pour résister à un bombardement conventionnel ou nucléaire, ainsi qu'à une attaque bactériologique ou chimique.

« C'est toute l'armée de l'air et de l'espace qui est au combat ce soir », ajoute-t-il, énumérant les pilotes, mécaniciens, contrôleurs aériens, personnel de renseignement... Partie émergée de l'iceberg, les quatre opérations Poker annuelles représentent le résultat de plusieurs semaines de préparation minutieuse et de 70 exercices réalisés dans l'année par les 2 100 aviateurs des FAS.

Quarante appareils en confrontation virtuelle

Quarante appareils militaires, incluant des Rafale B et C, des Mirage 2000-5, des avions radar Awacs et des ravitailleurs MRTT, vont s'affronter dans le ciel. D'un côté, une équipe bleue, souvent réduite en effectifs, doit permettre à ses Rafale B de la 4e escadre de chasse de tirer leur missile Asmpa-R ; de l'autre, l'équipe rouge défend un territoire déterminé, assistée par des systèmes de défense sol-air, réels ou fictifs.

Tous les tirs restent virtuels, retranscrits dans les logiciels embarqués des avions. Des juges positionnés au sol les analysent méticuleusement et indiquent quels appareils ont été détruits ou non. Si les Rafale de l'équipe bleue sont définitivement retirés du jeu, les avions de l'équipe rouge quittent temporairement la partie pour quelques minutes dans une zone d'attente avant d'être réengagés dans la simulation.

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L'entraînement le plus exigeant de l'armée de l'air

Le raid débute officiellement. Les avions de l'équipe bleue, partis des différentes bases aériennes, se rassemblent au large de la Bretagne avant de descendre le long de la façade Atlantique. Au total, six heures de vol et trois ravitaillements en vol sont programmés. Un temps de vol conséquent, même pour des pilotes aguerris. « Nous emportons des gâteaux ou des petits sandwichs. Nous échangeons parfois avec notre navigateur ou notre co-pilote, mais souvent le silence règne dans le cockpit », se souvient le colonel Manuel, actuellement à l'état-major des armées, qui a participé à plusieurs parties de poker. « En termes de densité opérationnelle, de menaces simulées et de scénarios imposés, c'est l'entraînement le plus difficile de l'armée de l'air et de l'espace. »

Quatre Rafale arrivent en formation, deux par deux pour se ravitailler simultanément à chaque aile en visant un panier de 80 centimètres de diamètre. Sans le soutien du MRTT, les chasseurs n'auraient pas suffisamment d'autonomie pour mener à bien ce raid de longue durée.

Le ballet aérien des missiles virtuels

« En combat aérien, il faut sans cesse détecter, identifier, classifier et s'il le faut, tirer. Avec les missiles, tout se joue en quelques secondes seulement », renseigne le colonel Clément, second de la brigade organique des FAS et ancien officier de programme du Rafale. Dans un ballet aérien abstrait pour les profanes, les avions s'approchent, s'éloignent au gré de la portée effective de leurs missiles.

Au large d'Arcachon, l'avion qui file à environ 900 km/h vire soudainement à droite. Une manœuvre d'évitement tactique, alors que l'équipe rouge tente de l'atteindre. Arrivés en Méditerranée, l'équipe bleue doit désormais jouer carte sur table. Les avions se regroupent stratégiquement : les Rafale C en tête pour ouvrir la voie, les Rafale B en position arrière pour profiter des ouvertures créées. Ces derniers plongent vers le sol pour échapper à la détection radar. Équipés d'un système de suivi de terrain automatique, les pilotes peuvent raser le sol en toute sécurité, même dans l'obscurité totale de la nuit.

La logique implacable du raid nucléaire

Par sa nature même, le raid nucléaire implique d'aller jusqu'au bout de la mission, quitte à accepter des pertes conséquentes en appareils. Un seul Rafale B qui parvient à tirer son missile ASMP entraînerait des dommages considérables chez un adversaire potentiel. « Un avertissement nucléaire unique et non renouvelable » précède le tir d'un ou plusieurs missiles M51, comme l'expliquait Emmanuel Macron le 6 mars dernier dans son discours de l'Île Longue.

De retour au sol, le nombre exact de missiles fictifs tirés avec succès reste confidentiel. Le chef d'état-major des armées et le chef d'état-major de l'armée de l'air et de l'espace reçoivent cependant un débriefing complet moins d'une heure après la fin de l'exercice. Avec la présentation d'une « dissuasion avancée » en Europe, la France doit désormais faire œuvre « de pédagogie » envers ses alliés pour expliquer comment sa dimension aérienne maintient sa crédibilité opérationnelle.

Une dimension européenne en perspective

L'Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark ont déjà manifesté leur intérêt pour accueillir des avions des FAS, non équipés d'armes nucléaires. Les scénarios des opérations Poker, qui évoluent constamment en fonction des transformations du champ de bataille aérien, pourraient revêtir une dimension encore plus européenne dans les prochaines années, renforçant la coopération militaire sur le continent.