Le 2 juillet 2016, il y a dix ans, Michel Rocard quittait, selon ses propres termes, « la compagnie des vivants ». À cette date, il y avait déjà plus de vingt ans qu’il n’exerçait plus de responsabilité politique nationale. Dans ces temps soumis à l’immédiateté, au buzz et au zapping, on pouvait donc penser que son souvenir se limiterait à une image sépia et une ligne ou deux dans les livres d’histoire. Non seulement il n’en a rien été, mais à l’occasion de plusieurs des crises que notre pays a traversées ces dernières années, on a convoqué la mémoire de Michel Rocard.
Un héritage convoqué lors des crises récentes
Pendant le conflit majeur de 2023 sur la réforme des retraites, beaucoup ont relu l’argumentaire du livre blanc « Un contrat entre les générations » de 1991 sur la nécessité d’un constat partagé, d’un effort équilibré et d’une négociation sincère pour aboutir à un compromis acceptable. Lorsque en juin 2022, et plus encore en juillet 2024 après la dissolution par dépit, le pays s’est retrouvé avec une Assemblée nationale fragmentée, dépourvue de majorité, nombreux sont ceux qui ont évoqué les « majorités stéréo » que le Premier ministre de 1988 arrivait à former en négociant loyalement, tantôt avec le Parti communiste, tantôt avec le centre pour faire avancer des réformes, y compris avec l’usage répété mais consenti de l’article 49-3 de la Constitution.
Bien sûr, il y a eu aussi la Nouvelle-Calédonie : lors des émeutes meurtrières et destructrices de mai 2024, qui ne s’est pas demandé quelle folie avait conduit à rompre avec la « méthode Rocard », fondée sur l’impartialité de l’État et l’accompagnement du pays vers une complète décolonisation, qui avait apporté plus de trente ans de paix à l’archipel du Pacifique ? Et la discussion annuelle du projet de loi de financement de la Sécurité sociale vient rappeler à quel point la contribution sociale généralisée est indispensable au financement de notre protection sociale.
La méthode de la parole donnée
Cette invocation de la mémoire de Michel Rocard renvoie à sa conception de l’exercice du pouvoir : au fait que le temps de la pédagogie, de la concertation et de la recherche du compromis n’est pas du temps perdu pour la mise en œuvre des réformes, mais du temps gagné pour leur acceptabilité sociale et leur durabilité ; au respect nécessaire et au dialogue sincère avec les corps intermédiaires, les partenaires sociaux, le monde associatif, les collectivités locales et les oppositions, pour que les réformes fassent progresser le corps social dans sa globalité ; au respect de la parole donnée et au « parler vrai », sans lequel la confiance s’évanouit. Bref, à des pratiques du pouvoir qui font si cruellement défaut aujourd’hui.
Bien sûr, depuis dix ans, le monde a changé, rapidement et dangereusement. Et Michel Rocard, qui a consacré les dernières années de sa vie à plaider pour la mise en œuvre de règles de puissance publique à l’échelle internationale afin d’affronter les défis planétaires que les États-nations sont impuissants à traiter seuls, serait probablement épouvanté par la destruction brutale et cynique des instruments du multilatéralisme patiemment construits depuis 1945.
Cinq leçons pour aujourd’hui
Est-ce que, pour autant, les leçons qu’il nous a léguées, même énoncées au siècle dernier, ne peuvent pas éclairer notre présent ? À défaut de pouvoir les citer toutes, nous en retiendrons cinq principales, tirées du recueil de textes de Michel Rocard qui vient d’être publié sous le beau titre : « Je rêve d’un pays où l’on se parle à nouveau » (Armand Colin, préface de Laurent Berger).
1. L’engagement collectif donne du sens
La première, c’est que l’engagement – politique, syndical ou associatif – donne du sens à un parcours individuel lorsqu’il participe d’une trajectoire collective. Une dimension collective du moment, mais aussi du temps long : pour connaître l’histoire, il ne faut pas seulement l’apprendre dans les livres, il faut s’inscrire dans le mouvement des idées et des forces sociales qu’elle véhicule, avec ses ombres et ses lumières.
2. Un projet pour avancer
La deuxième est que les peuples ont besoin d’un projet pour avancer. À défaut, ils dépriment. Le projet de la gauche a toujours été le progrès. Pas seulement sur le terrain économique et social mais aussi celui qui émancipe, par l’éducation et la recherche scientifique. Dans la filiation de Condorcet, de Jaurès, de Mendès France, Rocard plaidait pour que l’éducation et la science brillent au Panthéon de la République.
3. Produire avant de redistribuer
Troisième leçon : on ne peut redistribuer et partager que ce que l’on produit. Mais si l’économie de marché, dès lors qu’elle est régulée et contrôlée par la puissance publique, reste le moins imparfait des systèmes de production, il est essentiel que des secteurs de l’activité humaine comme la culture, la santé ou l’éducation ne soient pas principalement régis par la sphère marchande : « Aucune des satisfactions tirées de la vie de l’esprit, disait Michel Rocard, ne consomme de ressources, ni d’énergie, ni même ne produit de gaz à effet de serre. » Toujours privilégier l’être sur l’avoir.
4. Concilier temps long et temps court
La quatrième leçon concerne le rapport au temps. Michel Rocard disait souvent qu’on ne fait pas pousser une plante plus vite en lui tirant dessus : la nature a son rythme, la nature humaine également. Concilier le temps long des réformes essentielles avec le temps court des rendez-vous démocratiques, et le faire partager à l’opinion, est sans doute désormais l’exercice le plus difficile pour les gouvernants.
5. Gouvernance mondiale des interdépendances
Le dernier enseignement concerne le rapport au monde : la plupart des grands défis – écologique, sanitaire, démographique, la paix ou la guerre mais aussi l’intelligence artificielle – auxquels l’humanité est confrontée ne peuvent plus trouver de réponse dans le cadre des seuls États-nations. De grands ensembles comme l’Europe peuvent et doivent y contribuer. Au-delà, nous avons besoin d’instances de gouvernance mondiale de nos interdépendances. Mais les opinions publiques ne consentiront à cette souveraineté partagée que si elle s’accompagne d’un profond mouvement de partage et d’équilibre des pouvoirs, afin que les décisions soient prises au plus près de ceux qui sont concernés et garantissent le respect de leurs identités. Assurément, Michel Rocard reste d’une vivante actualité.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction. Par Marisol Touraine et Jean-François Merle.



