Il fut un temps où les fortunes industrielles se comptaient en millions. Puis vinrent les milliardaires de la Silicon Valley... Désormais, avec SpaceX, Elon Musk semble vouloir imposer une nouvelle unité de mesure au capitalisme contemporain : le trillion.
Imaginez mille milliards de dollars. Douze zéros… comme les douze travaux d’un capitalisme devenu titanesque. Une somme si grande qu’elle en perd toute matérialité, pour devenir une arme géopolitique. L’IPO de SpaceX, annoncée cette semaine, pourrait bien marquer un tournant. Le basculement d’une entreprise qui, en deux décennies, a conquis l’espace occidental et s’apprête désormais à conquérir Wall Street.
Naissance du premier trillionnaire
Selon les documents transmis aux autorités boursières américaines, SpaceX se valorise désormais autour de 1 250 milliards de dollars. Une somme proprement colossale pour une entreprise qui, il y a encore quinze ans, survivait grâce aux contrats de la NASA et aux paris personnels d’Elon Musk.
Le fondateur de Tesla détient aujourd’hui environ 6,4 milliards d’actions SpaceX. Selon l’hebdomadaire Barron’s, les échanges privés récents valorisent certains titres jusqu’à 130 dollars l’unité, ce qui porterait déjà sa participation à près de 830 milliards de dollars. Ajoutée à sa fortune liée à Tesla, estimée autour de 290 milliards, cette participation ferait mécaniquement d’Elon Musk le premier trillionnaire de l’histoire moderne. « Douze zéros et un Musk : l’ère du trillionnaire commence officiellement. » résume le journal économique américain.
Et ce seuil pourrait n’être qu’une étape intermédiaire. Les analystes considèrent déjà que la valorisation publique de SpaceX pourrait dépasser les 2 000 milliards de dollars. Toujours selon Barron’s, un prix d’introduction autour de 160 dollars l’action propulserait l’entreprise à 2 200 milliards de capitalisation boursière. Le plan de rémunération futur de Musk chez Tesla pourrait lui offrir jusqu’à 424 millions d’actions supplémentaires. Celui lié à SpaceX prévoit potentiellement 1,3 milliard d’actions additionnelles. À terme, les participations cumulées du milliardaire pourraient théoriquement atteindre… 6 000 milliards de dollars.
Le nouveau club des ultra-riches
Cette trajectoire saisissante s’inscrit dans une économie où les fortunes s’envolent au sein d’un club très fermé. Selon Forbes, les dix personnes les plus riches du monde sont aujourd’hui toutes américaines, une première depuis plus de trois ans. Chacune d’entre elles possède un patrimoine dépassant les 147 milliards de dollars. Le seuil d’entrée dans ce cercle ultra-restreint dépasse déjà le PIB de nombreux pays. Portée par la hausse du Nasdaq (+15 %) et du S&P 500 (+9 %), la fortune cumulée des dix milliardaires les plus riches atteint désormais près de 2 700 milliards de dollars, soit plus que l’économie entière du Royaume-Uni.
Pourtant, même dans ce monde d’hyper-richesse, Elon Musk reste dans une catégorie à part. Son plus proche concurrent, Larry Page, cofondateur de Google, dispose d’environ 313 milliards de dollars. Forbes note que Larry Page devient ainsi la troisième personne de l’histoire à dépasser les 300 milliards, après Musk et Larry Ellison. Sergey Brin, avec près de 289 milliards, a quant à lui dépassé Jeff Bezos. Michael Dell, Jensen Huang ou encore Larry Ellison profitent également de l’essor boursier, tirée par l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques. Même Bill Gates, autrefois symbole incontesté du milliardaire moderne, a quitté le top 10 mondial après la réévaluation de sa fortune en 2024.
Une entreprise déficitaire… valorisée comme un empire
Mais voilà qui devrait intriguer Wall Street. SpaceX, malgré 18,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025, affiche un déficit de 4,9 milliards. Un paradoxe ? Pas vraiment. Car à l’ère des méga-IPO, les pertes comptables importent moins que la promesse d’un monopole spatial. Et Space Exploration Technologies, nom officiel de l’entreprise, en a toutes les cartes en main.
Avec 4,7 milliards de revenus, 4,3 milliards de pertes, et plus de 60 milliards de dette au premier trimestre 2026, SpaceX présente un bilan qui, ailleurs, aurait déclenché la panique. Aujourd’hui, il nourrit l’enthousiasme. Parce que SpaceX a cessé d’être une entreprise comme les autres. Ses fusées dominent le marché des lancements commerciaux, Starlink est devenu un acteur géopolitique à part entière, ses contrats militaires intéressent le Pentagone, et son IA, xAI, se positionne face aux géants du secteur. Et dans l’économie Musk, les chiffres rouges ne sont qu’un détail.
« SpaceX est un projet absolument gigantesque, tentaculaire, avec tellement de points de vente différents et tellement d’éléments qui incarnent l’avenir. » résume Ruth Foxe-Blader, associée du fonds Citrine Venture Partners, à la BBC. Bref, les investisseurs ne cherchent pas des rendements à court terme. Ils investissent dans une révolution.
Financer la vie sur Mars ou la fortune d’un milliardaire ?
« L’introduction en Bourse de SpaceX financera-t-elle la vie sur Mars… ou simplement la fortune d’un milliardaire ? » s’interroge le média allemand Deutsche Welle. Car cette opération survient à un moment où les ambitions spatiales d’Elon Musk semblent définitivement quitter le domaine du fantasme pour entrer dans celui du réel. Ce samedi 23 mai encore, Starship, la mégafusée phare du groupe, effectuait un nouveau lancement sous les yeux du monde entier. Colonisation martienne, internet satellitaire planétaire, systèmes de défense orbitale, intégration de l’intelligence artificielle, réseau logistique spatial… Même les échecs spectaculaires, comme les explosions en vol ou les atterrissages ratés, sont présentés comme des étapes nécessaires dans la quête d’un empire spatial. Dans cette logique, les pertes colossales deviennent des coûts inhérents à une conquête d’envergure.
Les nouveaux millionnaires de l’espace
Mais le véritable bouleversement de cette IPO dépasse largement Elon Musk lui-même. Car l’introduction en Bourse pourrait produire l’une des plus vastes créations soudaines de richesse salariale de l’histoire technologique américaine. Selon Bloomberg, près de 3 000 employés américains de SpaceX pourraient devenir millionnaires du jour au lendemain grâce à leurs stock-options. Ingénieurs, physiciens, développeurs, experts en matériaux : toute une génération de techniciens du spatial s’apprête à toucher le jackpot, comme aux grands jours de Google ou de Facebook. Fortune parle même de gains se comptant en milliards pour les cadres historiques.
Ce phénomène en dit long sur la mutation du capitalisme américain. Les grandes fortunes ne naissent plus dans les salles de marché ou les champs pétrolifères, mais dans les laboratoires et les usines du futur. SpaceX, avec son mélange d’aérospatial, d’IA, de défense et de high-tech, incarne cette nouvelle économie où l’innovation scientifique se transforme en or. Un complexe militaro-industriel version Silicon Valley, en quelque sorte.
Le mythe Musk
Mais jusqu’où ce modèle peut-il tenir ? Car derrière l’euphorie financière, les fragilités demeurent nombreuses. Le dossier d’introduction en Bourse mentionne plus d’un demi-milliard de dollars de frais juridiques potentiels. Plusieurs poursuites visent xAI et son chatbot Grok, accusé d’avoir facilité la création de deepfakes sexualisés de femmes et de mineures.
D’autres procédures concernent des violations présumées du droit d’auteur, des litiges européens sur la modération de contenu ou des accusations liées à la protection des données. Parallèlement, SpaceX fait face à des critiques croissantes concernant les conditions de travail dans certaines installations industrielles. Et surtout, Elon Musk lui-même devient un risque systémique. Son alignement politique avec Donald Trump, ses interventions incessantes sur X, ses affrontements avec OpenAI ou les autorités européennes nourrissent une polarisation croissante autour de sa personne. Même au sein des marchés financiers, certains investisseurs redoutent que l’empire Musk ne repose désormais excessivement sur un culte individuel. Mais c’est peut-être précisément ce que Wall Street achète aujourd’hui. Pas seulement une entreprise, mais un mythe.



