Le Mozambique reste à ce jour une des nations les plus démunies du continent africain, mais la mise en exploitation de gisements de gaz colossaux, découverts il y a une quinzaine d’années, va changer la donne. Les livraisons commencent à peine et vont monter en puissance jusqu’en 2029 au moins.
Les atouts et handicaps du Mozambique
Le pays a déjà des atouts. Il est traversé par trois grands corridors logistiques qui relient à l’océan Indien les États de l’hinterland sans débouché maritime (Zambie, Malawi, etc.). Le potentiel en énergies renouvelables, hydraulique et solaire, est considérable. « En agriculture, on part de loin, mais avec de l’eau et des terres en quantité », explique un entrepreneur européen installé sur place.
Du côté des handicaps, précise-t-il, il y a « l’exposition aux cyclones et aux inondations. Elles ont été dévastatrices cet hiver. Il y a aussi des contraintes spatiales : le Mozambique s’étend sur près de 2 500 km du nord au sud, vous pouvez le parcourir sur toute sa longueur par une route asphaltée, mais une seule ! Le réseau est sous-dimensionné ».
Entretien avec Alexandre Chivale, avocat mozambicain
Avocat mozambicain, fondateur du cabinet Chivale & Thovela Advogados, basé à Maputo, la capitale, Alexandre Chivale expose en détail les opportunités qu’offre le pays aux entreprises françaises et européennes, mais aussi les erreurs à éviter.
Le Point : Quelles sont aujourd’hui les opportunités pour les investisseurs étrangers au Mozambique ?
Alexandre Chivale : Nous vivons un moment charnière avec une conjonction rare. Des besoins en infrastructures d’une ampleur considérable, des financements multilatéraux actifs de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et de l’Union européenne, et un cadre juridique pour l’investissement étranger qui reste, dans ses grandes lignes, favorable. Le moteur de fond, c’est le gaz naturel. Le bassin de Rovuma renferme entre 2,8 à 5 milliards de pieds cubes, ce qui le classe parmi les plus grandes réserves mondiales. La perspective de revenus gaziers substantiels reconfigure déjà les priorités d’investissement public et attire des capitaux privés à un rythme accéléré.
La France est reconnue pour son expertise dans l’agriculture, le tourisme, les réseaux électriques, le rail, l’énergie et les services aux collectivités. Cela correspond-il aux besoins du pays ?
Je conseille depuis des années des investisseurs étrangers et je vois rarement une adéquation aussi parfaite entre les compétences d’un pays et les lacunes structurelles d’un marché. Les vecteurs les plus concrets sont, à mon sens, l’énergie et l’électrification rurale, l’agro-industrie, le tourisme haut de gamme, les corridors de transport et la logistique, et les services urbains, eau, assainissement, déchets.
L’agriculture, en bref ?
Le Mozambique importe plus de 40 % de ce qu’il consomme, en dépit de quelque 36 millions d’hectares de terres arables – dont moins de 15 % sont exploités. Le pays n’a pas seulement besoin de production agricole, il a besoin de toute la chaîne de valeur : semences certifiées, irrigation, stockage post-récolte, transformation, accès aux marchés export. L’expertise française en coopératives agricoles, chaîne du froid et horticulture est directement transférable.
Le tourisme ?
Immense potentiel, mais avec des nuances. Ce n’est pas le tourisme de masse qui convient au Mozambique à ce stade. C’est l’écotourisme de luxe, l’hôtellerie boutique, la gestion de réserves naturelles. L’archipel des Quirimbas, le parc national de Gorongosa et la côte d’Inhambane sont des produits de niveau mondial, largement sous-exploités.
Les réseaux électriques ?
C’est un besoin critique. Le taux d’accès à l’électricité se situe entre 48 % et 60 % de la population, selon la source et l’année de référence. Nous sommes en progrès, mais des millions de Mozambicains restent sans accès. L’opérateur public EDM fonctionne dans des conditions financières difficiles, il se trouve contraint de subventionner les tarifs pour les ménages vulnérables, à un coût insoutenable.
EDF est déjà engagé dans un projet hydroélectrique.
Oui, le barrage de Mphanda Nkuwa, qui est peut-être le projet d’énergie renouvelable le plus significatif d’Afrique australe en ce moment. Avec une capacité prévue de 1 500 MW et un investissement estimé entre 5 et 6,4 milliards de dollars, la concession a été attribuée en décembre 2023 à un consortium composé d’EDF (40 %), TotalEnergies (30 %) et Sumitomo Corporation (30 %), l’EDM et l’Hidroeléctrica de Cahora Bassa détenant les 30 % restants. La Banque mondiale a engagé 6,4 milliards de dollars de financement. La première turbine devrait être mise en service en 2031. Le projet augmentera la capacité de production électrique du pays de plus de 50 %. C’est stratégique.
Et les services aux collectivités ?
C’est le secteur le plus ouvert. L’organisme public créé en novembre 2025 pour gérer les investissements dans le secteur de l’eau et de l’assainissement, le Fipaas, gère des concessions dans des conditions techniquement et financièrement difficiles. Un opérateur européen avec une capacité d’investissement et de gestion aurait les conditions pour négocier une concession intéressante.
Quels concurrents étrangers sont déjà présents ?
La Chine domine les infrastructures lourdes – routes, ponts, bâtiments publics, réseaux énergie. Ils gagnent par le prix et la disponibilité du crédit. Là où la qualité technique et la fiabilité sont des critères d’adjudication, la Chine est vulnérable. Le Portugal est présent via Mota-Engil dans la construction, Galp dans l’énergie, Millennium Bim et BCI dans la banque. La langue et la familiarité historique lui confèrent un avantage culturel considérable, mais ses capacités en capital et en échelle sont limitées. L’Afrique du Sud est dominante dans la grande distribution, les services financiers, l’énergie et la logistique, surtout dans le corridor Maputo Johannesburg.
Les États-Unis montent en puissance via leur agence gouvernementale, la Development Finance Corporation, ainsi que des opérateurs en agrobusiness et en énergie. Sans oublier ExxonMobil dans le gaz, bien entendu, avec des contrats de construction adjugés en novembre 2024 et une décision finale d’investissement prévue en 2026. Les Émirats arabes unis sont déjà fortement ancrés dans la logistique portuaire mozambicaine. L’Europe de l’Ouest, hors Portugal, est objectivement sous-représentée. TotalEnergies est l’exception de poids.
L’importance d’un partenaire local
Des entrepreneurs déjà en opération disent qu’un partenaire local est très important. Vous le confirmez ? Oui, sur la base d’une expérience directe de conseil. Le bon partenaire local est, dans beaucoup de cas, l’actif le plus précieux d’une opération au Mozambique. Les raisons sont structurelles. D’abord, la raison juridique : dans des secteurs comme l’exploitation minière, les télécommunications, la pêche ou les marchés publics, la loi impose une participation actionnariale nationale ou accorde une préférence aux consortiums avec une composante locale. La loi sur les mégaprojets (loi n° 15/2011) va plus loin : dans les partenariats public-privé et les grandes concessions, entre 5 % et 20 % du capital doivent être mis à disposition d’investisseurs mozambicains, notamment via la Bourse des valeurs. En pratique, la mise en œuvre de cette obligation a été presque inexistante à ce jour, mais le cadre légal existe et peut être invoqué. L’ignorer, c’est partir avec un désavantage compétitif.
Il y a, ensuite, la raison institutionnelle. Le Mozambique est une économie de relations et de confiance personnelle. Le cycle d’approbation des licences, l’interlocution avec les ministères techniques, l’accès à l’information réglementaire en amont… Tout ça fonctionne de manière substantiellement plus efficace avec un partenaire qui connaît les interlocuteurs et est connu d’eux. C’est de la navigation institutionnelle !
Il y a aussi la raison du risque. Un partenaire local solide sert d’amortisseur en cas de turbulences. Le Mozambique a connu des chocs significatifs dans la dernière décennie : la crise de la dette cachée en 2016, l’insurrection dans le Cabo Delgado à partir de 2017, la crise politique post-électorale de 2024-2025. Un partenaire enraciné dans le tissu social et politique du pays est un véritable instrument de gestion du risque.
Et enfin, la raison opérationnelle. Le marché du travail qualifié est petit et les réseaux de confiance sont déterminants. Un bon partenaire local ouvre des portes à des cadres, des fournisseurs et des clients qu’un opérateur étranger mettrait des années à identifier seul.
Une mise en garde importante, cependant : le choix du partenaire local est aussi important que la décision d’en avoir un. Un mauvais partenaire peut être plus dommageable que l’absence de partenariat ! La « due diligence » sur le partenaire local doit être aussi rigoureuse que la « due diligence » sur l’investissement lui-même.
Les erreurs à ne pas commettre
Sous-estimer les délais de mise en conformité réglementaire. Constituer formellement une société peut aller vite. Obtenir les licences sectorielles, les autorisations environnementales, les visas de travail pour les expatriés et les approbations d’investissement, c’est une autre affaire. Ensuite, négliger la complexité du foncier. La terre au Mozambique est propriété de l’État. Le régime du droit d’usage et de jouissance est complexe et fréquemment mal compris par les investisseurs étrangers. Les conflits de chevauchement de titres sont plus fréquents qu’on ne le croit, notamment dans les zones agricoles, côtières et périurbaines.
Les entreprises avec des besoins intensifs doivent prévoir une stratégie d’emploi mixte : un noyau d’expatriés seniors les premières années, combiné à un programme de formation de talents locaux juniors.
La troisième, c’est de méconnaître le droit du travail, protectionniste : le licenciement à l’initiative de l’employeur est coûteux et encadré. Les quotas d’expatriés sont échelonnés selon la taille de l’entreprise – 5 % pour les grandes entreprises de plus de 100 salariés, 8 % pour les moyennes, etc. – et ils sont contrôlés. Quatrième erreur, formaliser insuffisamment le partenariat local. Les sociétés fondées sur la confiance personnelle sans documentation contractuelle rigoureuse sont la principale source de contentieux sociétaire que nous traitons. Les pactes d’actionnaires doivent prévoir des mécanismes clairs de prise de décision, des clauses de sortie et des mécanismes de règlement des différends – de préférence l’arbitrage.
La cinquième erreur, c’est de sous-estimer les risques du Cabo Delgado. Tout projet dans le nord du pays exige une analyse de risque sécuritaire autonome et à jour. La sixième, et peut-être la plus coûteuse, c’est de ne recourir à un conseil juridique qu’au moment du contentieux !
Recrutement de main-d’œuvre locale
Qu’en est-il du recrutement de main-d’œuvre locale, employés qualifiés, cadres, ingénieurs, informaticiens ? Pour les cadres supérieurs et les spécialistes techniques, le marché est étroit mais il grandit. Les ingénieurs civils et les géologues ont une bonne formation de base. Les économistes et juristes formés à l’international sont disponibles en nombre croissant. Pour les cadres intermédiaires – comptables, chefs de projet, techniciens commerciaux –, l’offre est suffisante à Maputo et à Beira. En dehors de ces deux villes, elle chute.
Pour les ingénieurs, le problème n’est pas l’absence de profils, mais la taille du marché et la concurrence féroce pour les meilleurs entre les grands employeurs installés. Pour les informaticiens et les spécialistes en technologie, les « talents seniors » sont rares et très disputés. Les entreprises avec des besoins intensifs doivent prévoir une stratégie mixte : un noyau d’expatriés seniors dans les premières années, combiné à un programme structuré de formation de talents locaux juniors.
Le Mozambique récompense les opérateurs qui arrivent avec une stratégie, de la patience et un conseil local compétent. Il pénalise ceux qui sous-estiment la complexité réglementaire ou traitent le marché comme une réplique simplifiée d’autres contextes africains. Le moment des Européens, c’est maintenant. Dans cinq ans, les positions auront été prises et il sera plus difficile d’entrer.



