Il y a des caps que l’on passe avec plus ou moins de difficultés. Le cap Horn, nous disent les navigateurs, est l’un des plus redoutables. Celui de Bonne Espérance apporte également son lot d’épreuves, tout comme le passage du Leeuwin. Dans la vie d’un homme, on redoute le cap de la quarantaine, cet âge pivot entre la jeunesse et le reste de l’existence. S’il est quelqu’un qui le franchit avec l’insolence d’un capitaine traçant sa route, c’est bien Maxime Sbaihi.
Né à Hyères (Var) le 25 mai 1986, cet économiste libéral spécialisé en démographie s’apprête à souffler ses 40 bougies avec l’énergie d’un homme qui a déjà vécu deux vies. Dès l’enfance, Maxime Sbaihi est trimballé par ses parents en Norvège, en Écosse et en Allemagne. La famille ira même jusqu’au Chili, où son père, ingénieur, est chargé de construire l’un des plus grands télescopes du monde dans le désert d’Atacama, au nord du pays. La vie d’expatrié fait grandir, et bien grandir. On en ramène des trésors dans ses bagages : une vision cosmopolite, des ports d’attache et quatre langues – le français, l’anglais, l’espagnol et l’allemand.
Qui dit enfance dorée dit souvent enfant prodige. Maxime Sbaihi obtient au lycée français de Munich son bac en 2004 et s’offre le luxe de décrocher son équivalent allemand. Il file ensuite à Lyon, où il rejoint l’Institution des Chartreux, qui l’accompagne royalement vers l’ESCP Europe, l’une des meilleures écoles de commerce de France, dont il sort diplômé d’un master en 2010.
Dans la plus ancienne école de commerce au monde, il a pour directeur de mémoire Jean-Marc Daniel, grand économiste français reconnu pour sa maîtrise de l’histoire économique autant que pour ses chroniques sur BFM Business. Maxime Sbaihi écoute avec passion ce « conteur hors pair ». Lui aussi voudra devenir économiste afin de mieux comprendre « comment tourne le monde ». Il file vers l’Université Paris-Dauphine, où il obtiendra en 2011 un master en économie internationale. Là-bas, parmi ses professeurs, un certain Jean Pisani-Ferry, l’un des inspirateurs d’Emmanuel Macron en 2017.
Vivre et laisser vivre
Cette frénésie toute « sbaihienne » se poursuit à l’âge adulte. Son profil LinkedIn donne à voir une multitude d’expériences, relativement courtes, entre deux et quatre ans. La bougeotte ? « Vous me faites passer un entretien d’embauche ?, plaisante-t-il. Oui, je suis un nomade. Dans ma tête, c’est le mouvement. » Accrochez-vous. Après plusieurs stages, dont l’un auprès de Valérie Pécresse, alors ministre de l’Enseignement supérieur, Maxime Sbaihi commence sa carrière comme conjoncturiste au sein de la banque Oddo BHF en 2012, avant de rejoindre Bloomberg LP à Londres en 2014, où il devient économiste chargé de suivre la zone euro – et donc des conférences de son président de l’époque, Mario Draghi.
Affecté par le Brexit, et plus vraiment dans le mood, il rejoint en 2018 le laboratoire d’idées libéral GenerationLibre, basé à Paris. C’est son fondateur, le philosophe Gaspard Koenig, qui lui en confie les clés. Les deux hommes se rencontrent à Londres, où ils sympathisent puis débattent dans des bars. « C’est sous l’influence de Maxime que le think tank a pris un tournant de professionnalisation et a développé son activité et sa marque », nous confie-t-on discrètement.
Et ce n’est pas faux. Parmi ses « coups » : un grand entretien avec Mario Vargas Llosa, avec lequel il entretenait une correspondance épistolaire. Mais Maxime Sbaihi va vite voir ailleurs. « Mon slogan est “vivre et laisser vivre” », assume-t-il. Du côté de chez Brunswick – un groupe de conseil en communication – avant de rejoindre en 2024 l’Institut Montaigne, « la Rolls-Royce des think tanks », d’abord en qualité de directeur des études France, avant de s’y épanouir comme expert associé sur les questions démographiques.
Des papis et des bébés
C’est néanmoins de ses expériences d’analyste économique que naît en lui une obsession : la pyramide des âges. « Le retournement démographique était, à l’époque, traité de manière secondaire, alors qu’il dessinait déjà une méga-tendance sur le point de tout changer. », se souvient-il. Tout changer, c’est-à-dire les finances publiques, notre modèle social, notre rapport au temps – et sans doute bien d’autres choses encore, tant cette thématique est centrale dans l’esprit de Maxime Sbaihi.
Ainsi ont été plantées les petites graines qui donneront naissance à deux essais remarqués : Le Grand Vieillissement (2022), puis Les Balançoires vides (2025). Dans le premier, il explore les répercussions gigantesques de ce retournement sur notre vie quotidienne. Dans le second, il alerte sur le phénomène silencieux mais puissant de la dénatalité.
Les papis et les bébés : la boucle est bouclée, mais le retournement démographique, lui, est bien là. Selon le bilan démographique annuel de l’Insee, présenté en janvier, l’année 2025 aura enregistré 651 000 décès et seulement 645 000 naissances. C’est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale que le solde naturel de la France devient négatif.
Préparer demain
Aujourd’hui, Maxime Sbaihi exerce en tant que directeur de la stratégie du Club Landoy. Cet ovni, à mi-chemin entre le think tank et le cabinet de conseil aux entreprises, ambitionne ni plus ni moins de faire de la transition démographique une chance. L’économiste veut, par là même, « sortir la France du déni ». Quitte à bousculer une frange de l’électorat, parfois. « La population française ne pourra plus croître sans immigration », assumait-il en juillet dernier dans les colonnes du Point. Dans une interview à L’Opinion, il s’opposait récemment à l’indexation des pensions de retraite sur l’inflation. « Que va devenir la France si elle n’est plus qu’une gigantesque maison de retraite ? », nous interroge-t-il ? C’est hélas le destin qui nous est promis si l’on prolonge les courbes.
Face au chantier titanesque d’une pyramide des âges qui s’inverse, l’essayiste parle cash : « La France va vieillir très rapidement et la jeunesse va se raréfier. Nous ne sommes pas prêts… » En bon libéral classique qu’il est – « ni libertarien ni ultralibéral » –, il recommande de cesser de réduire les financements de l’éducation au profit des retraites.
Et il incite les entreprises à se saisir dès maintenant du tournant démographique qui pointe son nez : « Il faudra qu’elles chouchoutent la main-d’œuvre, qui se raréfie, facilitent le télétravail – bon pour la fécondité –, et prennent conscience qu’une place en crèche vaut parfois plus qu’un troisième mois de salaire. » Des idées libérales et progressistes – comme quoi, rien n’est inconciliable – que Maxime Sbaihi diffuse auprès des dirigeants politiques qui le sollicitent. Sera-t-il entendu ? La démographie est peut-être la plus exacte des sciences sociales. Écouter Sbaihi aujourd’hui, c’est déjà préparer demain.
Demain vu par Maxime Sbaihi
Il y a dix ans, vous imaginiez-vous en être là aujourd’hui ?
Il y a dix ans, j’étais à Londres, en plein Brexit. Non, je ne m’imaginais pas du tout être là aujourd’hui. C’est d’ailleurs ce que j’aime dans la vie : son imprévisibilité, la possibilité d’évoluer, de s’améliorer et de sortir des sentiers battus.
Et dans dix ans, où vous voyez-vous ?
J’aime vivre avec un voile d’ignorance, pour reprendre le concept de Rawls. Je ne sais pas — et je ne veux pas savoir. J’espère simplement être toujours là, à écrire, à lire et à continuer de voyager.
À quoi ressemblera la France dans dix ans ?
Sa population sera encore plus vieillissante, avec des problématiques qui deviendront très concrètes dans de nombreux territoires : les écoles fermées deviendront des Ehpad. Au quotidien, on mesurera ce que signifie réellement l’inversion de la pyramide des âges.
Qu’est-ce qui vous rend optimiste ?
La créativité et la combativité. En Argentine, on parle de « grinta » : cette passion, ce facteur humain qui n’est ni chiffrable ni mesurable, mais qui peut tout renverser. En France, on a encore le pouvoir du panache. Pour le meilleur et pour le pire, on ne fait jamais tout à fait comme les autres. Je me rassure en me disant que rien n’est écrit et que nous parviendrons à nous libérer de la mauvaise nostalgie ambiante pour retrouver l’espoir et la prospérité.
Quelle phrase résume votre vision du futur ?
On ne résout que ce qu’on accepte de voir.



