Matthieu Pigasse : le banquier punk qui veut unifier la gauche
Matthieu Pigasse : le banquier punk qui veut unifier la gauche

« Pourquoi je suis là ? » C’est une question que Matthieu Pigasse lui-même pose à voix haute, micro en main, lors d’une table ronde organisée à Liffré, en Bretagne, le 25 avril dernier. Sans son costume Dior habituel, vêtu d’un pull en coton noir léger aux manches retroussées, il déclare au Point être « à la disposition de la gauche ». Mais qui l’a invité ? Dans la course à la présidentielle, difficile à dire. Cependant, à cette réunion publique, c’est Loïg Chesnais-Girard, président de la région Bretagne, qui l’a convié après l’avoir entendu sur France Inter. « Je lui ai envoyé un texto dans les minutes qui suivaient l’émission, et il a dit oui tout de suite », explique l’élu de gauche. En coulisse, un membre du PS participant à l’organisation confie : « On avait besoin d’ajouter du punchy. Et lui était ravi. »

Une image médiatique en construction

Depuis quelques mois, Matthieu Pigasse développe une image médiatique. La photo de famille avec François Hollande, Yannick Jadot, Raphaël Glucksmann, Éric Lombard et Stéphane Le Foll a fait du bruit sur les réseaux sociaux. Le multimillionnaire, propriétaire de Radio Nova et des Inrocks, se dit en mission pour unifier la gauche, y compris La France insoumise. Son adversaire désigné : Raphaël Glucksmann. Selon Pigasse, ce dernier a refusé de débattre avec lui à Liffré. « C’est un débat que je souhaitais et qu’il a évité », affirme-t-il. Mais Loïg Chesnais-Girard dément : Glucksmann avait un train à prendre. Peu importe, Pigasse a obtenu le récit de son combat contre la gauche « molle » et pour l’unification contre l’extrême droite.

Un rôle d’influence sans mandat

Sans invitation ni mandat électoral, Pigasse se rêve un rôle d’influence à gauche, voire un destin présidentiel. Il multiplie les rencontres avec Olivier Faure, Clémentine Autain, et se vante d’être « copain » avec Jean-Luc Mélenchon. Lucie Castets, ex-Première ministrable du NFP, le reconnaît : « C’est quelqu’un qui a une vision intelligente, et ce qu’il fait avec Radio Nova est intéressant. » Pigasse met en avant un atout rare à gauche : « Je parle à tous, de la gauche radicale aux sociaux-démocrates. »

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Un poids réel en question

En coulisse, son influence laisse circonspect. « Le PS ne le connaît pas et lui ne connaît pas le PS », cingle un poids lourd du parti. Une élue de gauche est directe : « On en parle beaucoup, mais il n’est jamais nulle part. Il ne participe pas aux réunions qui comptent. » Un ancien proche est sans pitié : « C’est un sous-sous-Villepin d’extrême gauche. Mais qui connaît le nom de Pigasse à part quelques personnes dans le 6e et le 7e arrondissement ? Il n’est pas lucide. »

Un virage idéologique contesté

Beaucoup lui reprochent un virage à 180 degrés. Ancien protégé de Dominique Strauss-Kahn, fortune issue de dix-sept ans chez Lazard, il surprend par ses positions proches de LFI, notamment sur la dette. Au micro de Guillaume Erner, il déplore les « ravages » du capitalisme et prône une « taxation des ultra-riches ». Un ex-ministre fulmine : « C’est un type puant, qui explique que la dette n’est pas un problème. » Pigasse se défend de tout revirement, affirmant n’avoir jamais changé. Pourtant, il fut membre des Gracques, club social-libéral du PS, comme l’atteste Le Monde en 2007. Interrogé, il nie, mais un fondateur balaie : « C’est archi faux. »

Un combat contre l’extrême droite

Une constante chez Pigasse : la lutte contre l’extrême droite, nécessitant une grande union de la gauche pour 2027. Peu importent les problèmes posés par LFI. « C’est un raisonnement de banquier, qui ne prend pas en compte la complexité politique », commente un proche de DSK. Son rapprochement avec Mélenchon repose sur une amitié de trente ans, née en Amérique du Sud où Pigasse travaillait pour Lazard au Venezuela. Mais l’unification semble loin : « Mélenchon va l’utiliser autant qu’il voudra », pense un connaisseur.

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Ambition et médias

Pigasse a toujours voulu faire de la politique. « L’argent ne l’intéresse pas, c’est le pouvoir qui le fascine », observe un conseiller. Alain Minc raconte que Pigasse lui a confié vouloir devenir président. Pour cela, il a racheté des médias : Le Monde en 2010, puis Les Inrockuptibles et Radio Nova via son groupe Combat. « Ce n’est pas un Bolloré de gauche, mais plutôt un Stérin de gauche, car ses médias s’adressent à un public niche », recadre Jean-Christophe Cambadélis. Ses médias perdent de l’argent, et il est endetté auprès de Xavier Niel.

Le mythe du banquier punk

Né à Regnéville-sur-Mer dans une famille de journalistes, Pigasse a hérité de sa sœur un album des Clash, dont la chanson Garageland l’a marqué. Après Sciences Po et l’ENA, il entre chez Lazard en 2002, en prend la tête à 41 ans, puis rejoint Centerview. Il cultive l’oxymore de l’homme d’affaires punk. Mais son rêve politique s’effondre le 14 mai 2011 avec l’affaire DSK. Il voulait être ministre des Finances, mais Hollande l’a éconduit. Macron, son rival, a réussi là où il a échoué.

Rivalité avec Macron

Pigasse voue une jalousie intense à Macron, qui l’a devancé. En 2014, il échafaude un mouvement « Premier Jour », similaire à En Marche !, mais Macron lance le sien en 2016. Pigasse publie « Révolutions » en 2010, Macron « Révolution » en 2016. Il ne croit pas à la coïncidence. Aujourd’hui, il porte une rancœur contre Alain Minc, Jacques Attali et Jean-Pierre Jouyet, qu’il accuse d’avoir fabriqué Macron. « Ils sont les derniers représentants de l’Ancien Monde », tranche-t-il.

Un avenir incertain

Pigasse, qui dort quatre heures par nuit, refuse la défaite. « Tout est possible », martèle-t-il. Il compare son parcours au Comte de Monte-Cristo, mais élude les questions de vengeance. À gauche, sa place reste floue. Comme le chante son groupe fétiche : « Should I Stay or Should I Go ? » Ses camarades de gauche risquent d’en faire les frais.