L’excédent commercial chinois ne cesse d’enfler : 1 200 milliards de dollars, près de 1 % du PIB mondial. C’est d’autant plus impressionnant que les prix des produits chinois en dollars ont fortement baissé – de près de 10 % en 2025 à en croire les données de CPB. C’est la première fois depuis les États-Unis de l’après-guerre qu’une économie aussi grande dégage des excédents aussi systématiques. Il y a comme un parfum de colbertisme en Chine…
Un sujet central pour le G7
La France, qui préside le G7 en 2026, a fait des déséquilibres mondiaux son thème central, et c’est l’une des rares inquiétudes encore partagées des deux côtés de l’Atlantique. La question revient même dans le monde académique qui la considérait comme une relique mercantiliste : un pays gagne-t-il à pousser ses exportations manufacturières ? Un pays déficitaire comme les États-Unis ou la France perd-il son potentiel de croissance ?
Pour nous, le problème se résume aux panneaux solaires, à l’automobile déjà distancée par l’électrique chinois alors qu’elle n’a pas achevé sa transition, ou au textile livré par Shein. Pour les pays au PIB par habitant inférieur à celui de la Chine – et il y en a beaucoup, puisque la Chine est légèrement au-dessus de la moyenne mondiale – c’est encore plus grave : l’industrie chinoise ne leur laisse aucun espace.
Le modèle chinois : tout garder
Comme les « dragons » d’Asie du Sud-Est ayant réussi leur transition de pays pauvre à pays riche, la Chine a beaucoup compté sur ses exportations : elle a développé son offre manufacturière pour les marchés américains, européens et japonais, ce qui lui a permis de développer son expertise technique, dans les usines domestiques mais aussi grâce aux investissements étrangers.
Mais à mesure qu’elle s’enrichit, la Chine était censée abandonner les manufactures de faible intensité technique pour se renforcer dans les panneaux solaires, les semi-conducteurs de moyenne gamme, l’IA, la tech, etc. Or elle semble vouloir tout garder. Le « made in China » couvre toujours autant de produits. Si Pékin basculait vers le haut de gamme, l’Asie et l’Afrique pourraient à leur tour développer textile ou assemblage électronique, à destination de la Chine et des économies avancées. Il n’en est rien. Pourquoi la Chine semble-t-elle s’obstiner dans cette politique ?
Le précédent japonais
Pour comprendre, il faut regarder dans le passé d’un autre pays asiatique : le Japon. Celui-ci connaissait une croissance fulgurante depuis les années 1950, ralentie par les chocs pétroliers. Mais il réussit à tirer un avantage relatif des chocs pétroliers dans les années 1980. L’industrie occidentale souffrait encore du renchérissement durable de l’énergie, avec des marges très basses. Tokyo dépendait tout autant des hydrocarbures importés mais sut adapter sa production. Le « toyotisme », doctrine née dans l’automobile et diffusée à toute l’économie, avait pour mantra la lutte contre le gaspillage, notamment énergétique.
Cette discipline se traduisit par une baisse de l’intensité énergétique dans l’industrie, sans effet négatif sur la productivité. Toyota fut alors ce que BYD est aujourd’hui, tandis que Sony, Canon, Panasonic, Toshiba, Nintendo offraient aux ménages américains télévisions, appareils photo, walkmans et consoles, à prix et qualité imbattables.
L’accord du Plaza et ses conséquences
Dans les années 1980, le « problème japonais » s’imposa dans la rhétorique américaine, de Reagan au futur Nobel Paul Krugman. Le solde bilatéral entre les États-Unis et le Japon représentait à lui seul un tiers du déficit commercial américain et le Japon avait un excédent commercial global qui représentait les deux tiers du déficit américain.
Or, le solde commercial, contrairement à la croissance, est un jeu à somme nulle : les excédents des uns sont les déficits des autres. Il y avait une différence de taille avec la situation d’aujourd’hui : le Japon était un fidèle allié de Washington. Cela ne l’épargnait pas pour autant. On lui reprochait une monnaie sous-évaluée et un soutien excessif à ses entreprises dans le secteur ô combien stratégique des… semi-conducteurs.
Reagan, pourtant bien plus libre-échangiste que l’actuel locataire de la Maison-Blanche, sanctionna les semi-conducteurs pour dumping et imposa un accord inégal en 1986. Surtout, l’accord du Plaza de 1985, censé restaurer l’équilibre des comptes extérieurs, eut pour principale conséquence l’appréciation du yen, qui renchérit les produits japonais aux yeux des Américains et des Européens. Tokyo y consentit, soucieux d’éviter, comme le dirent Reagan et Nakasone en 1987, une situation « politiquement insoutenable ».
Quelles leçons en tirer ?
Soyons prudents et rappelons que l’excédent commercial dépend de bien des choses, notamment des choix d’épargne et d’investissement des ménages, des entreprises et du gouvernement de chaque pays. Il reste que l’accord du Plaza coïncida avec une baisse de l’excédent japonais.
L’appréciation du yen est cependant souvent accusée d’avoir nourri la bulle immobilière de la fin des années 1980, au moins indirectement en amenant le gouvernement à favoriser le crédit facile. La « décennie perdue » qui suivit fit passer le « problème japonais » au second plan : les géants électroniques ont survécu, mais aucun nouveau Sony n’est apparu. La croissance japonaise, même en corrigeant la mauvaise démographie, est devenue atone.
Le parallèle pourrait inciter la Chine à maintenir son taux de change inchangé. Le pays demeure pauvre par rapport aux États-Unis et mise toujours sur ses exportations pour sa croissance. De plus, ses dirigeants sont des matérialistes dialectiques, convaincus pour une bonne part que seule l’industrie de masse compte. Ils n’ont que peu de sympathie pour Washington, qui le leur rend bien. Reste à espérer, comme le rapport proposé par un groupe d’économistes commandé par la France, que la Chine perçoive son intérêt à réduire son excédent et laisse le yuan s’apprécier.



