Philippe Rousselet lance Emotion Pictures pour concurrencer Hollywood
Emotion Pictures : nouveau studio français pour films anglophones

Le producteur français Philippe Rousselet veut occuper un territoire dont Hollywood s'est en partie retiré. Avec Pathé et Merit France, structure liée à la famille de Rodolphe Saadé, le fondateur de Vendôme Pictures lance Emotion Pictures, une nouvelle société de développement, de financement et de production dédiée aux films en langue anglaise.

L'idée n'est pas de multiplier les projets à la chaîne, mais de bâtir, depuis la France et en lien étroit avec les États-Unis, un studio capable de porter des films commerciaux, originaux et internationaux, là où les majors américaines se concentrent désormais sur les franchises et les propriétés éprouvées.

« Emotion Pictures sera le foyer des cinéastes pour raconter des histoires originales, commerciales et universellement résonnantes. Les films que les studios produisaient dans les années 80 et 90, que les publics du monde entier réclament, et qui sont devenus bien trop rares aujourd'hui », résume Philippe Rousselet.

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Même constat chez Ardavan Safaee, président de Pathé Films : « CODA était une expérience extraordinaire et elle a démontré que Pathé et Vendôme sont capables de rivaliser avec les Américains pour produire des œuvres populaires et de qualité. Emotion ancre et consolide notre envie commune de produire des films de langue anglaise, quelle qu'en soit l'origine, pour un marché international. »

Reproduire le succès de « CODA »

Ce rapprochement n'a rien d'anodin. Il prolonge la relation nouée entre Pathé et Vendôme avec Adieu Monsieur Haffmann, La Promesse de l'aube, Petit Pays… et couronnée par CODA, remake anglophone de La Famille Bélier devenu en 2022 le premier Oscar du meilleur film remporté par une société de production française.

« C'est une joint-venture à trois associés » entre Vendôme, Pathé et Merit, décrit Rousselet, sans détailler la répartition du capital. Emotion développe ses propres films, puis la décision de mise en production est prise entre les trois associés. De son côté, Pathé assurera la distribution des films sur ses territoires historiques – France, Suisse et Benelux.

« C'est génial d'être entouré de Jérôme Seydoux et de Rodolphe Saadé parce que ce sont des vrais entrepreneurs qui ont de l'audace, qui prennent des risques et qui aiment le cinéma. Et aujourd'hui, c'est malheureusement une denrée de plus en plus rare dans notre métier », confie le producteur.

Le modèle revendiqué est moins celui d'un producteur français traditionnel que celui d'un studio intégré et agile, contrôlant l'ensemble de la chaîne de décision. « L'idée d'Emotion, c'est de fonctionner un peu comme un mini-studio, c'est-à-dire qu'on contrôle le développement, on contrôle les projets, on est un peu ceux qui ont le final say sur les projets », poursuit Rousselet.

Cela ne veut pas dire produire seul. Au contraire, il revendique une logique d'alliances avec des acteurs américains : Black Bear Pictures, fondé par Teddy Schwarzman, fils de Stephen Schwarzman, PDG du fonds de capital-investissement Blackstone, Legendary Pictures, producteur d'Inception et Minecraft, Fifth Season (série Severance…), FilmNation Entertainment (Anora, Conclave, Alpha…). Mais aussi, dit-il, la possibilité de travailler « avec Universal et tous les studios ».

Exclusivement en langue anglaise

Cette orientation distingue Emotion Pictures des grandes productions françaises que Pathé accompagne par ailleurs, qu'il s'agisse de La Bataille de Gaulle ou du Comte de Monte-Cristo porté avec Chapter 2 de Dimitri Rassam. « C'étaient des films français. Nous, on est exclusivement sur de la langue anglaise », tranche Rousselet.

L'enjeu n'est pas ici d'adosser un film à un grand titre du patrimoine hexagonal ou à un sujet historique national, mais de concevoir dès l'origine des films destinés au marché mondial, avec des castings internationaux, des tournages multi-pays et une logique de financement pensée pour l'export.

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Pour les films portés par la société, l'objectif est de tester le marché en amont du tournage grâce aux préventes internationales. « Sur notre premier film, Ibelin, on prévend le monde hors États-Unis avant de mettre le film en production », précise le producteur. Cette méthode, qui permet de limiter le risque sur des budgets élevés, suppose aussi une forte crédibilité du projet auprès des acheteurs étrangers.

Un budget de plus de 60 millions de dollars

Réalisé par le Norvégien Morten Tyldum, nommé aux Oscars pour Imitation Game, Ibelin adapte l'histoire vraie de Mats Steen et de son alter ego héroïque dans l'univers de World of Warcraft. Le casting réunit Charlie Plummer, Stephen Graham, Toni Collette, Isabela Merced, Maisy Stella et Bill Nighy. Son budget dépasse 60 millions de dollars, un niveau rarement atteint pour une production pilotée depuis la France hors major américaine.

« Ibelin est un mélange entre CODA, La Famille Bélier et Le Seigneur des anneaux. On l'a présenté en novembre 2025 à l'American Film Market et on a prévendu quasiment le monde hors États-Unis, et quelques territoires en Asie », raconte Rousselet. Les États-Unis, eux, sont volontairement gardés pour plus tard, car c'est là que se situe la plus forte valeur potentielle, « l'upside ».

Le tournage reflète cette ambition hybride : une première partie de cinq semaines à Oslo, centrée sur le versant intime du récit ; une seconde à Prague, avec « des effets spéciaux, des monstres, de l'aventure ». Ardavan Safaee y voit « l'ambition des grands films indépendants américains qui ne sont plus assez produits aujourd'hui ». « C'est une histoire vraie, mêlant l'aventure et l'émotion, portée par un réalisateur de grand talent et un casting exceptionnel. Il contient tous les ingrédients du succès », insiste-t-il.

Un à deux films par an

Emotion Pictures ne cherche pas à faire du volume, bien qu'une dizaine de projets soient déjà en développement. « Nous espérons faire un à deux films par an, mais nous réfléchissons surtout en termes d'envie », confie Ardavan Safaee. Reste l'enjeu majeur de la distribution américaine.

La contraction du marché crée paradoxalement une opportunité : les grands studios ont déserté une partie du cinéma commercial original, laissant de la place à des producteurs capables d'assembler financement, talents et ambition internationale. « Les studios étant un peu absents, il y a une réelle place à prendre », estime Philippe Rousselet.