La désindustrialisation tend à devenir un sujet central pour les candidats à l'élection présidentielle de 2027. Cet article souhaite positionner le débat dans la science économique et exposer sous quelles conditions la désindustrialisation est un problème.
Les indicateurs de la désindustrialisation
La désindustrialisation est mesurée sur la base de plusieurs indicateurs. La part de l'emploi industriel dans la population active ou la part de l'industrie manufacturière dans la production intérieure sont les deux principales mesures mobilisées par les observateurs. Dans tous les pays développés, ces indicateurs sont à la baisse et particulièrement en France.
Dans le même temps, la Chine, si on prend les données de la Banque mondiale, a plutôt vu le poids de son industrie augmenter. Cette désindustrialisation en France s'accompagne de trois autres phénomènes : une baisse du poids de l'agriculture, de la sylviculture et de la pêche, et une forte croissance du poids des services marchands et non marchands (l'éducation, la santé et l'ensemble des services mis à la disposition par les administrations publiques).
Son origine : les différentiels de productivité
Si on se réfère à Jean Fourastié et aux travaux des économistes d'inspiration néoclassique, de telles évolutions sont normales. La désindustrialisation est en fait la conséquence du développement économique. Elle résulte en grande partie d'une productivité plus élevée dans l'industrie manufacturière et l'agriculture que dans les services. La structure de la spécialisation commerciale entre les pays les plus développés et les pays les moins avancés explique alors pourquoi certains États se désindustrialisent plus rapidement que d'autres.
L'économiste américain Baumol a donné son nom à une loi qui décrit assez bien ce qui est arrivé jusqu'à la révolution des techniques de l'information et de la communication. Le développement favorise la tertiarisation de l'économie. Cette dernière explique la baisse globale des gains de productivité et finalement la diminution des taux de croissance dans les pays développés. Une baisse qui est d'autant plus forte qu'une partie des ressources en capital et en travail est affectée au secteur des services non marchands, ce qui est le cas de la France où le poids des services non marchands est désormais plus important que celui de l'industrie. Dans cette perspective, le problème à moyen et long terme n'est pas la désindustrialisation mais le retard français en matière d'investissement en technique de l'information et de la communication, ce qui entretient la maladie des coûts décrite par Baumol.
Le fait que la plupart des secteurs des services restent très intenses en travail et n'exploitent pas complètement les gains de productivité qu'offrent désormais les nouvelles technologies du numérique est le problème. Cette faiblesse est renforcée par l'importance des services non marchands dans l'économie française. On sait, en effet, que les gains de productivité dans les services publics sont très faibles et freinés par le pouvoir électoral, syndical et politique des agents publics. Le problème, c'est l'effondrement des gains de productivité dans un contexte de nouvelle révolution technique et non la désindustrialisation.
L'idéal chinois et retour du volontarisme industriel
Pourquoi alors un tel succès de la thématique des menaces de la désindustrialisation si le réel problème est ailleurs ? On peut avancer au moins deux raisons.
La première est la conséquence du régime de connaissance français qui privilégie toujours les solutions dirigistes. Derrière le diagnostic, il y a une expertise post-keynésienne (Kaldor), structuraliste (Prebisch) et néo-schumpétérienne (Nelson-Winter) qui met l'accent sur l'importance des transformations structurelles, sectorielles et du progrès technique sur la dynamique de la croissance économique d'un pays. La désindustrialisation éclipse l'effondrement de la productivité parce que, comme en matière de finances publiques, le régime de connaissance en France est étatique.
Il privilégie les diagnostics et les solutions dirigistes. Car si la désindustrialisation est un problème, la solution par construction est la réindustrialisation. Il est utile ici de rappeler que l'un des mantras des économistes français qui ont conseillé l'Algérie indépendante dans les années soixante, comme Gérard Destanne de Bernis et son concept d'industrie industrialisante, est que tout passe par la réindustrialisation. Une stratégie qui fut un échec.
L'autre argument souvent avancé en faveur de la réindustrialisation est le succès de la Chine qui devient une menace. L'heure serait à l'imitation du modèle chinois. Car la Chine contrairement à beaucoup de pays a vu la part de sa production industrielle dans le PIB augmenter. Vraisemblablement pour les raisons avancées plus haut, la spécialisation commerciale de la Chine. Les défenseurs des politiques de soutiens publics à l'industrie y voient plutôt la conséquence de leurs politiques publiques : programme national de recherche et développement et fonds d'innovation du ministère des sciences et technologies et l'identification des entreprises de haute technologie.
Les secteurs des technologies vertes, des véhicules électriques, des éoliennes et du matériel roulant ferroviaire sont particulièrement aidés. Les subventions industrielles en Chine sont au moins trois à quatre fois, voire jusqu'à neuf fois plus élevées que dans les principaux pays de l'UE et de l'OCDE. Les entreprises chinoises bénéficient de nouvelles mesures de soutien, y compris d'intrants subventionnés, d'un accès préférentiel aux matières premières critiques, de transferts de technologies forcées, de l'utilisation stratégique des marchés publics et du traitement préférentiel des entreprises nationales dans les procédures administratives. La solution serait alors de copier cette politique et/ou de monter des barrières à l'entrée afin de bloquer leurs marchandises.
Les maux des politiques industrielles
Outre le fait que le problème n'est pas la désindustrialisation mais la baisse de la productivité, il est probablement simpliste d'affirmer que le succès industriel de la Chine est la conséquence de sa politique d'aides publiques. D'une part, parce que théoriquement subventionner un secteur crée d'importants coûts. Les aides publiques distordent les prix de marché et mettent en place une concurrence déloyale entre les entreprises. Il y a les entreprises aidées et les autres. Il y a les gagnants et les perdants.
Ces effets de répartition expliquent pourquoi ces politiques sont généralement très populaires dans les régimes dictatoriaux. La subvention est plus un outil politique, d'entretien de sa clientèle qu'un instrument de politique économique. D'autre part, parce que la subvention crée un effet d'aubaine. L'entreprise investit toujours 100, mais touche désormais 30 de l'État. Elle ne consacre plus alors que 70 à l'investissement. Il y a éviction de l'investissement privé. La subvention nuit à l'innovation en créant les conditions d'une baisse de l'investissement sur fonds privés (Acemoglu et al., 2013). Sur la Chine, des travaux récents conduisent de plus à remettre en cause l'idée que le succès industriel chinois est la conséquence de sa politique massive d'aides publiques.
Plusieurs raisons sont avancées. La première est que la subvention est souvent mal distribuée. Elle n'est pas accordée aux entreprises les plus productives, mais aux entreprises qui ont les plus gros actifs (grande taille) et qui sont les moins productives. La seconde est qu'une fois affectée, elle est aussi mal utilisée. Sur la base de données chinoise originale, il est constaté que les taux de croissance de la productivité et des dépenses en recherche & développement sont plus faibles les années qui suivent le versement de leurs subventions. Il est donc vrai que la Chine entre 2007 et 2018 a fortement augmenté ses aides aux entreprises (multiplié par plus de sept, passant de quatre milliards de dollars américains à 29 milliards). Mais ce ne sont pas ces subventions qui expliquent le succès global de l'économie chinoise.
La subvention est en Chine comme partout dans le monde plus un outil de politique de distribution de rente qu'un instrument de croissance et d'accélération des gains de productivité. Elle ne soutient pas la productivité, mais relève d'une politique sociale. La désindustrialisation n'est donc pas le problème et la politique industrielle s'inspirant du modèle chinois n'est pas la solution.



