Économie française : les économistes alertent sur un lent déclin masqué par des chiffres en trompe-l'œil
Le produit intérieur brut (PIB), la consommation et la croissance sont au cœur des préoccupations des économistes qui mettent en garde contre les faiblesses structurelles de la France. Des indicateurs en trompe-l'œil pourraient masquer un lent déclin économique, alors que la richesse produite par habitant se situe désormais sous la moyenne européenne.
La France rattrapée par l'Italie sur le PIB par habitant
Deuxième économie européenne derrière l'Allemagne, la France a enregistré une croissance annuelle moyenne de 0,8 % entre 2019 et 2024, contre 1,1 % pour l'Italie. Mesuré par habitant, le PIB italien a rejoint le niveau français en 2024. Pour la troisième année consécutive, la France se situe sous la moyenne européenne selon les standards de pouvoir d'achat d'Eurostat.
Le Trésor français nuance toutefois ce rattrapage en rappelant que les niveaux de PIB par habitant des deux pays étaient « déjà très proches entre 2005 et 2009 ». L'Italie avait ensuite souffert de la crise des dettes souveraines avant son récent rebond.
Les mirages comptables et l'effet démographique
Attention aux conclusions hâtives sur un éventuel déclassement français. Certains pays dynamiques comme la Pologne sont en phase de rattrapage, tandis que des petits pays comme le Luxembourg ou l'Irlande affichent des PIB par habitant élevés pour des raisons comptables ou fiscales.
En Italie, deux tiers de la croissance récente est attribuable au « Superbonus », un dispositif de primes vertes pour la construction dont l'effet est temporaire selon le Trésor.
Autre écueil : le PIB par habitant ne rend pas compte de la structure démographique. « La baisse de la population italienne sur la période 2019-2024 a contribué mécaniquement à la hausse du PIB par habitant », explique le Trésor. Il s'agit d'un effet arithmétique qui gonfle artificiellement l'indicateur sans créer de véritable richesse.
La consommation, meilleur indicateur que le PIB ?
Pour Anthony Morlet-Lavidalie, économiste à Rexecode, le PIB par habitant n'est pas forcément le meilleur indicateur pour mesurer le niveau de vie. Il lui préfère la consommation finale, qui dépend du pouvoir d'achat des ménages et inclut les prestations sociales.
En France, la consommation reste l'un des principaux moteurs de l'économie, contrairement à la Chine où la croissance est alimentée par l'investissement et les exportations. « Même avec un PIB par habitant qui progresse beaucoup, les ménages chinois ont un niveau de vie toujours assez inférieur », fait remarquer l'économiste.
Les faiblesses structurelles de l'économie française
Anthony Morlet-Lavidalie évoque « un lent déclin » depuis plusieurs décennies plutôt qu'un « gros décrochage ». Olivier Sautel, chef économiste chez Deloitte, pointe quant à lui des gains de productivité atones et une innovation « faible ».
Les investissements privés stagnent depuis fin 2022, « comme si le tissu productif n'avait pas bougé en trois ans ». À l'heure de l'intelligence artificielle, « par rapport aux entreprises américaines, les entreprises européennes ont 10-15 ans de retard du point de vue de la digitalisation ».
Un modèle économique maintenu à crédit
La France a maintenu son niveau de vie « à crédit » via un endettement public massif. La consommation est demeurée élevée sans que la production de biens et services suive, selon l'analyse d'Anthony Morlet-Lavidalie qui juge ce modèle intenable.
« Le décrochage français est probablement quelque chose qui nous guette, plus qu'il ne s'incarne aujourd'hui », estime-t-il. Olivier Sautel déplore que la France, comme l'Europe, « a oublié de manière collective que la croissance est désirable et nécessaire pour pérenniser son modèle social et dégager les moyens de la transition écologique ».
Les économistes appellent donc à une prise de conscience des faiblesses structurelles françaises avant que le lent déclin ne se transforme en décrochage économique plus prononcé.



