Les relations entre la France et l'Allemagne connaissent un nouvel accroc autour du Système de combat aérien du futur (SCAF), le programme d'avion de combat de nouvelle génération. Alors que les deux pays célèbrent le 60e anniversaire du traité de l'Élysée, les divergences industrielles et stratégiques refont surface, mettant en péril un projet phare de la défense européenne.
Des visions industrielles qui s'opposent
Au cœur du litige, la répartition des tâches entre les industriels. Dassault Aviation, pilote français du programme, et son homologue allemand Airbus Defence and Space peinent à s'entendre sur la maîtrise d'œuvre du démonstrateur. Paris souhaite conserver la main sur le design de l'appareil, tandis que Berlin réclame une répartition plus équilibrée. Les négociations achoppent également sur les parts de travail : la France revendique 50 % de la charge, mais l'Allemagne exige une symétrie parfaite, ce que Dassault juge irréaliste au vu de son expertise.
Ce blocage n'est pas nouveau. En 2020 déjà, les deux pays avaient dû surmonter des différends similaires. Mais cette fois, l'enjeu est amplifié par le contexte géopolitique tendu et la nécessité de réduire la dépendance européenne vis-à-vis des États-Unis. Le SCAF doit remplacer à l'horizon 2040 les Rafale et Eurofighter, et représente un investissement de plusieurs dizaines de milliards d'euros.
Un calendrier sous pression
Le programme est entré dans une phase cruciale : la réalisation d'un démonstrateur, prévue pour 2027, conditionne le lancement de la production en série. Mais les retards s'accumulent. L'accord entre Dassault et Airbus sur la répartition des tâches devait être signé fin 2022, il est toujours en suspens. Berlin a conditionné son financement additionnel à un partage équitable, ce que Paris juge contre-productif.
Les ministres de la Défense des deux pays, Sébastien Lecornu et Boris Pistorius, se sont récemment rencontrés pour tenter de débloquer la situation. Ils ont affirmé leur volonté commune d'avancer, mais sans annoncer de percée. Selon des sources proches du dossier, un compromis pourrait passer par une répartition 50/50 des tâches industrielles, mais avec une exception pour le logiciel de combat, où Dassault conserverait son leadership.
Les autres partenaires s'inquiètent
Au-delà du duo franco-allemand, d'autres pays comme l'Espagne, la Belgique et la Grèce sont associés au SCAF. Ils observent avec préoccupation ces atermoiements. Madrid, qui doit recevoir une partie de la charge de travail, craint que le projet ne s'enlise. Certains experts estiment que si les deux géants ne trouvent pas d'accord rapidement, le programme pourrait être revu à la baisse, voire abandonné au profit d'achats d'avions américains F-35.
La France, qui a déjà investi massivement dans le Rafale, pourrait être tentée de développer seule son propre appareil, comme elle l'a fait par le passé. Mais une telle décision affaiblirait l'idée d'une défense européenne intégrée, chère à Emmanuel Macron.
Un test pour la souveraineté européenne
Le SCAF est bien plus qu'un simple avion de combat : il symbolise la capacité de l'Europe à concevoir des systèmes d'armes complexes en toute indépendance. Dans un contexte où la guerre en Ukraine a rappelé l'importance de la dissuasion, les divisions franco-allemandes envoient un mauvais signal. Les industriels, de leur côté, appellent à une accélération : sans démonstrateur en 2027, le calendrier de mise en service serait repoussé au-delà de 2050, rendant l'appareil obsolète avant même son déploiement.
Les prochaines semaines seront décisives. Une réunion au sommet est attendue entre les chefs d'État français et allemand pour trancher. En attendant, les ingénieurs des deux pays travaillent séparément sur des concepts, faute de feu vert commun. Une situation qui illustre les difficultés de la coopération européenne en matière de défense, où les intérêts nationaux peinent à s'effacer au profit d'une vision collective.



