Tchernobyl, 40 ans après : l'augmentation des cancers de la thyroïde chez les enfants exposés
Tchernobyl : cancers thyroïdiens chez les enfants exposés

Tchernobyl : quarante ans après, le lourd héritage des radiations sur la santé des enfants

C’était il y a quarante ans, dans la nuit du 26 avril 1986. Aux alentours d’une heure du matin, la ville ukrainienne de Pripiat est frappée de plein fouet par un accident nucléaire aux conséquences catastrophiques. Ce jour-là, suite à l’explosion du réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl, située à seulement deux kilomètres, près de 12 milliards de milliards de becquerels sont libérés dans l’atmosphère. Cette quantité phénoménale équivaut à 30 000 fois l’ensemble des rejets radioactifs émis par toutes les installations nucléaires mondiales sur une année entière.

De nombreuses particules et gaz radioactifs, dont l’iode 131 – un produit de fission particulièrement redoutable –, se retrouvent alors dans l’air. Pendant une dizaine de jours, ces substances volatiles contaminent les sols, les aliments, les animaux et les populations sur plusieurs milliers de kilomètres, causant des dégâts irréversibles pour des décennies. Parmi les conséquences sanitaires les plus marquantes figure une augmentation significative du nombre de cancers de la thyroïde.

Une augmentation des cancers thyroïdiens initialement sous-estimée

« Ce dont nous sommes absolument sûrs aujourd’hui, c’est que là où les doses délivrées par le rayonnement de l’iode 131 étaient les plus élevées, donc autour de la centrale et dans les pays d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie, il y a une nette augmentation du nombre de cancers de la thyroïde chez les personnes qui étaient enfants au moment de l’accident », expose Enora Cléro, docteur en épidémiologie à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN).

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Dans les 36 heures suivant la catastrophe, les quelque 50 000 habitants de Pripiat sont évacués de la zone estimée la plus contaminée. Au cours des mois de mai et juin, le périmètre est élargi, et 135 000 Ukrainiens supplémentaires sont déplacés. Ces mesures visent à limiter au maximum l’exposition aux particules radioactives, mais elles ne suffiront malheureusement pas à prévenir tous les effets sanitaires.

« Dans les régions les plus proches, tout s’est joué dans les premiers jours qui ont suivi l’accident », précise Enora Cléro, les doses radioactives, notamment d’iode 131, diminuant progressivement au fil des semaines.

Les liquidateurs et la méconnaissance scientifique de l’époque

Les « liquidateurs » – techniciens, pompiers et militaires intervenus sur le site juste après l’accident et pendant les mois suivants – sont les premiers exposés à des quantités hors norme de radioactivité. Les leçons tirées des bombes nucléaires de Hiroshima et Nagasaki amènent alors le corps médical à surveiller principalement, chez ces adultes, la survenue de leucémie dans les années suivantes.

Ce focus sur les leucémies a toutefois laissé passer sous les radars l’augmentation significative des cancers de la thyroïde dans les populations les plus jeunes. « Le risque de cancer de la thyroïde survenant rapidement, soit quelques années seulement après l’exposition aux radiations, chez les enfants était, à l’inverse des risques de leucémie chez les adultes, quelque chose qui n’était pas connu du domaine scientifique à l’époque », analyse l’épidémiologiste.

Elle ajoute : « Il n’y avait jamais eu, auparavant, d’événements avec une telle concentration en iode 131 dans l’environnement. Tchernobyl était en cela assez unique. » Le Comité scientifique des Nations unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants (UNSCEAR) a estimé qu’environ 25 % de ces cancers thyroïdiens étaient attribuables à l’exposition aux rayonnements, avec une fourchette d’incertitude comprise entre 7 % et 50 %.

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Une décennie pour établir des liens scientifiques solides

Dans les années suivant la catastrophe, des médecins commencent à observer une augmentation importante des cancers de la thyroïde chez les personnes qui étaient enfants en avril 1986. Environ cinq ans plus tard, les premières études attestant d’un lien potentiel entre les doses de radioactivité liées à l’iode 131 et les problèmes thyroïdiens des populations jeunes des pays les plus exposés – Biélorussie, Russie et Ukraine – commencent à paraître.

« C’est seulement une dizaine d’années après que nous avons vraiment commencé à avoir des résultats scientifiques, et que l’on a pu attribuer avec certitude cette augmentation aux doses de radiation », détaille Enora Cléro.

Mais pourquoi les enfants ont-ils été particulièrement touchés ? « En raison de leur métabolisme et de la taille de leur thyroïde, les enfants vont capter et concentrer plus d’iode 131 que les adultes. La dose sera donc plus élevée chez eux », explique l’épidémiologiste. « Mais c’est surtout le lait de vache qu’ils ont bu par la suite et qui était contaminé qui a joué un rôle très important dans leur contamination. »

Un risque qui persiste mais diminue avec la distance et le temps

En France, l’exposition à l’iode 131 est restée bien plus faible en raison des 2 000 kilomètres qui séparent l’Hexagone de la centrale, depuis l’Alsace. « Plus on s’éloigne de l’accident, plus le risque diminue avec le temps. Mais il existe encore aujourd’hui. Il y a toujours des cancers qui peuvent survenir chez les enfants exposés en 1986. Mais dans un nombre bien moindre que dans les années 1990 ou 2000, et surtout dans les pays proches de la centrale », assure Enora Cléro.

Vingt-cinq ans après Tchernobyl, les années de suivi des victimes ont pu être largement exploitées. Suite à l’accident de la centrale de Fukushima Daiichi en 2011, un dépistage systématique du cancer de la thyroïde a été mis en place dans la préfecture de Fukushima chez les jeunes âgés de moins de 18 ans au moment des faits.

Cependant, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSR) estime, dans une note publiée le 25 février 2026, qu’il est encore prématuré de se prononcer sur une éventuelle augmentation des cancers de la thyroïde consécutive à l’accident chez les enfants présents dans la préfecture de Fukushima en 2011, en raison des effets du dépistage et des différences entre prévalence et incidence.