Dissuasion nucléaire : la Norvège rejoint la coalition, où en est-on ?
Dissuasion nucléaire : la Norvège rejoint la coalition

Trois mois après le discours d'Emmanuel Macron sur le nucléaire, où en est-on de la « dissuasion avancée » ? Ce nouveau concept annoncé par le chef de l'État doit renforcer la « dimension européenne » de la dissuasion française, en établissant un lien avec le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark.

La Norvège rejoint la coalition

La Norvège a annoncé il y a quelques jours rejoindre cette coordination, qui semble donc peu à peu convaincre les partenaires européens, à l'heure où la menace russe se fait de plus en plus présente, et où la protection américaine se fragilise. 20 Minutes a interrogé l'analyste en armement stratégique Etienne Marcuz, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), pour faire un point.

Qu'est-ce que cela change ?

Emmanuel Macron a annoncé le 2 mars la mise en place d'une « dissuasion avancée ». La Norvège a rejoint le 27 mai cette coalition, qu'est-ce que cela change ? Beaucoup de choses, car la Norvège offre une porte d'entrée sur l'Arctique. Des Rafale des forces aériennes stratégiques (FAS), porteurs de l'arme nucléaire, pourraient ainsi avoir accès à un vaste ensemble de sites stratégiques russes en étant déployés en Norvège. J'y vois deux atouts majeurs : une plus grande réactivité, mais surtout une allonge bien plus importante. Il est possible d'aller taper des cibles dans l'Arctique depuis le territoire national, mais cela impliquerait plusieurs ravitaillements en vol.

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Décoller depuis la Norvège diminuerait significativement l'empreinte logistique du raid, donc sa visibilité, dans l'éventualité d'un tir d'avertissement. Celui-ci est destiné à démontrer la détermination de la France à défendre ses intérêts vitaux et nécessite un choix de cibles particulièrement calibré : une cible anodine serait un potentiel signe de faiblesse, une cible trop stratégique pourrait nous entraîner dans l'escalade nucléaire. L'Arctique propose plusieurs sites stratégiques, mais pas vitaux, comme le cosmodrome de Plesetsk, l'un des principaux sites d'essais nucléaires russes, ou des usines liées à l'industrie pétrolière ou gazière russe.

Qu'attend-on de cette dissuasion avancée ?

De manière plus générale, qu'attend-on de cette dissuasion avancée ? L'idée n'est pas de prépositionner de manière permanente nos forces nucléaires dans ces pays, mais de les déployer, soit en temps de paix pour des exercices, soit en temps de guerre pour faire du signalement stratégique - en les rapprochant de la menace - ou pour mieux les protéger en les « diluant » dans les pays concernés. Nous pourrions par exemple déployer une centaine de Rafale sur l'ensemble du territoire européen, avec un seul appareil porteur de l'arme. Il faudrait alors que la Russie les localise tous pour les neutraliser.

Malheureusement, il ne s'est pas encore passé grand-chose depuis le discours d'Emmanuel Macron. Par exemple, il s'est tenu deux exercices Poker en France depuis le début de l'année, aucun n'a accueilli de délégation étrangère. Il n'y a pas eu davantage d'annonce sur un exercice à l'étranger avec nos partenaires. Cela prend du temps à organiser, certes, mais nous sommes quand même dans une accélération phénoménale de l'Histoire, et on ne va pas pouvoir attendre dix ans avant de mettre en place cette coopération.

La réaction de la Russie

La Russie a-t-elle réagi depuis le discours d'Emmanuel Macron ? Oui, l'exercice surprise des forces stratégiques russes du mois de mai était, notamment, en réponse aux annonces du chef de l'État français. La Russie a clairement dit qu'elle ne pouvait pas ne pas y répondre. Ce qui montre que cette dissuasion avancée est crédible.

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Différence avec le parapluie nucléaire américain

Il y a souvent une confusion entre le concept de parapluie nucléaire, tel que déployé par les Américains sur le territoire de l'Otan en Europe, et cette dissuasion avancée. Quelles sont les différences ? La doctrine américaine dit clairement que la dissuasion élargie protège les intérêts des États-Unis et de ses alliés, alors que la dissuasion avancée ne dit pas explicitement que le territoire de nos partenaires est protégé par la dissuasion nucléaire française. En revanche, elle dit que cela protège les intérêts vitaux de la France, y compris dans leur dimension européenne. Mais c'est évidemment le président français qui garde la décision finale de déclenchement.

Il n'y avait pas de dimension européenne dans les intérêts vitaux de la France avant cette dissuasion avancée ? Si, mais de manière plus floue. Avant, l'idée communément admise était que ces intérêts vitaux englobaient les états frontaliers de la France. La dissuasion avancée intègre des pays plus éloignés, comme la Norvège ou la Suède. Je ne pense pas qu'une invasion du nord de la Suède impacterait directement le territoire français, mais désormais un lien entre ces territoires et la dissuasion française est établi, ce qui apporte aux pays concernés une certaine sécurité. C'est une seconde assurance-vie, alors que la garantie américaine est de plus en plus incertaine ces derniers temps.

L'extension du parapluie américain

La garantie de sécurité américaine en Europe est fragilisée, mais dans le même temps les États-Unis ont fait savoir il y a quelques jours qu'ils étudiaient une extension de leur parapluie nucléaire en Europe. Que faut-il comprendre ? C'est encore flou, car on ne sait pas s'il s'agit de déployer de manière permanente des bombes nucléaires dans de nouveaux pays, par exemple la Pologne, ou s'il s'agit d'une approche à la française, c'est-à-dire la possibilité de disperser leurs armes en cas de crise. Il y a en tout cas probablement une volonté de recrédibiliser la dissuasion élargie américaine, surtout aux yeux des alliés, car elle a quand même du plomb dans l'aile, notamment en raison du retrait de troupes conventionnelles d'Europe.

Escalade nucléaire ?

Dans sa note annuelle publiée en début de semaine, l'Institut Sipri s'inquiète d'une accélération du déploiement de nouvelles armes nucléaires. Est-on déjà dans l'escalade nucléaire ? Nous sommes sur une pente ascendante. Il y a une montée des tensions, de part et d'autre, ce qui n'est pas inédit : cela s'était déjà produit à la fin des années 1970 avec la crise des euromissiles. Il avait fallu atteindre un paroxysme, avant que tout le monde ne prenne conscience des risques d'emballement, ce qui a permis une désescalade progressive. Donc, cela ne veut pas dire que la crise actuelle va dégénérer : le nucléaire a quand même le mérite, à un moment ou à un autre, de refroidir les esprits. Mais nous n'avons pas encore atteint le paroxysme.