Iran-USA : l'impasse des vainqueurs auto-proclamés
Iran-USA : impasse des vainqueurs auto-proclamés

En dehors du cas de l’annihilation d’une partie, toute guerre finit par une négociation. Elle peut se présenter de deux manières : soit qu’il y ait un vainqueur et un vaincu, soit que les deux adversaires concluent qu’ils ont intérêt à arrêter les frais. Or aujourd’hui, entre Américains et Iraniens, nous ne nous trouvons dans aucune de ces deux situations. Loin de là, puisque les uns et les autres jugent qu’ils sont vainqueurs et en adoptent le comportement et les exigences.

Le pire, c’est qu’ils ont, d’une certaine manière, tous deux raison : triomphe tactique contre supériorité stratégique. Américains et Israéliens sont les maîtres incontestés du ciel iranien et peuvent frapper le pays quasiment à leur guise, mais leurs ennemis ont pris en otage l’économie mondiale en contrôlant le détroit d’Ormuz.

Sortir de l’impasse

Chacun campe sur ses positions de vainqueur revendiqué qui exige des concessions de l’autre. Pour sortir de cette impasse, la seule solution serait que le médiateur, ici le Pakistan, mette sur la table soit le cadre d’un accord, soit seulement les éléments de celui-ci comme base d’une négociation.

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Quelques « briques » de cette proposition, fondée sur le donnant-donnant, pourraient être : une levée partielle des sanctions sur l’Iran et un dégel de ses fonds retenus dans des banques américaines, un accord nucléaire qui actualiserait celui de 2015, une sortie de l’uranium enrichi vers un pays tiers, un accord bilatéral de non-agression, le lancement de conversations multilatérales sur la sécurité régionale et l’endossement d’un cessez-le-feu durable au Liban.

Le diable est dans le détail ; chacun de ces éléments représente un casse-tête et d’autres propositions sont possibles mais ce serait une manière de passer du déclaratoire au concret. Le Pakistan veut-il et peut-il le faire ? Faut-il inclure la Turquie dans le jeu ? La diplomatie française ne peut-elle y contribuer en restant dans l’ombre ? C’est le moment de l’imagination – dont nous sommes en général dotés – et de la discrétion – qui n’est pas notre fort…

Deux approches opposées

Par ailleurs, une négociation est un exercice délicat qui exige le doigté de l’horloger. Des cultures nationales se font face avec leur mémoire, leurs préjugés et leurs méthodes. J’ai eu l’occasion de négocier avec Américains et Iraniens. C’est peu dire que leur approche est différente ; elle est quasiment opposée.

Les premiers, quels que soient leurs interlocuteurs, ne parviennent pas à concevoir des discussions d’égal à égal : ils sont les représentants de l’hyperpuissance et ne l’oublient jamais. Ils s’attendent à ce que l’autre argue sur les détails mais pas sur le cadre. Ils sont donc volontiers impatients, intolérants et incompréhensifs si celui-ci ne s’y limite pas et ils passent aisément à l’ultimatum. Or la première préoccupation des Iraniens, c’est, au contraire, de prouver l’égale dignité de leur pays en toutes circonstances. Je les ai souvent soupçonnés d’être, en réalité, convaincus de leur supériorité intrinsèque.

Ce n’est pas pour rien que des amis moyen-orientaux m’ont dit, en souriant, que « l’Iran, c’est la France de notre région ». Ils pratiquent une diplomatie « à l’ancienne », dont la première exigence est le refus de se voir dicter le rythme de la négociation. Le temps – ce temps qu’ignorent souvent les Américains, toujours pressés – n’est pas compté. Les mots importent, les détails ne sont jamais négligés. On peut débattre pendant des heures d’un sujet secondaire. Je vois mal aujourd’hui Witkoff et Kushner, même renforcés de J.D. Vance, s’y prêter. N’a-t-on pas entendu le vice-président, à Islamabad, se plaindre que ses interlocuteurs n’avaient pas accepté « les termes américains » ? Il confond négociation et capitulation. Or les États-Unis ne sont pas en position d’imposer celle-ci.

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Par ailleurs, on négocie pas à pas pour vérifier que l’autre partie est sincère dans son désir d’aboutir et qu’elle respectera les termes d’un éventuel accord. Or les Iraniens ont de bonnes raisons d’en douter. Sans compter le lancement d’opération militaire au moment même où on négociait, ils ont vu récemment Trump, à deux reprises, manquer à la parole des États-Unis : en ce qui concerne le cessez-le-feu au Liban qui figurait dans l’accord, comme l’a confirmé le médiateur pakistanais, et le maintien du blocus américain alors que les Iraniens ouvraient le détroit d’Ormuz, ce qui était une provocation. À chaque fois, la réaction iranienne a été brutale et immédiate.

Mais le problème ne se pose pas que du côté américain. En Iran, en éliminant le guide suprême dont le successeur n’est apparemment pas « fonctionnel », Israéliens et Américains ont privé le pays de l’instance d’arbitrage entre les différents centres de pouvoir du régime et ont permis au plus radical, les gardiens de la Révolution, de prendre le dessus. Pour justifier leur intransigeance, ceux-ci peuvent invoquer l’incohérence et l’incontinence des déclarations du président américain.

En face de l’amateurisme et de l’incompétence des Américains existe alors le risque que les Iraniens, exaltés par leur résistance à la première puissance au monde, ne « surjouent » leurs cartes et n’acceptent pas un compromis qui sauve la face de Trump. La diplomatie n’est pas toujours une publicité pour chocolats…