Les pays du Golfe, historiquement alignés sur les États-Unis, traversent une période de profonde incertitude stratégique face à la guerre qui ravage le Moyen-Orient. Selon une analyse de Libération, les monarchies pétrolières ne savent plus à quel allié se fier, alors que le conflit israélo-palestinien s'enlise et que la région se fragilise.
Un basculement stratégique en cours
Le 7 octobre 2023, l'attaque du Hamas contre Israël a déclenché une guerre dévastatrice à Gaza, faisant plus de 37 000 morts selon le ministère de la Santé de Gaza. Cette escalade a profondément perturbé les équilibres régionaux. Les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite et le Qatar, qui avaient normalisé leurs relations avec Israël ou étaient en voie de le faire via les accords d'Abraham, se retrouvent dans une position inconfortable. « La guerre a montré que les États-Unis ne sont plus le garant unique de la sécurité dans la région », explique un diplomate occidental cité dans l'article.
Le déclin de l'influence américaine
L'administration Biden, critiquée pour son soutien inconditionnel à Israël, a perdu de sa crédibilité aux yeux des capitales du Golfe. Selon un sondage du Washington Institute, 76 % des Saoudiens ont une opinion défavorable des États-Unis en 2024, contre 45 % en 2022. Les monarchies cherchent désormais à diversifier leurs partenariats. La Russie, via son rôle dans l'OPEP+, et la Chine, avec ses investissements massifs dans le cadre des Routes de la Soie, gagnent du terrain. En 2023, les échanges commerciaux entre la Chine et le Conseil de coopération du Golfe ont atteint 230 milliards de dollars, en hausse de 15 % par rapport à l'année précédente.
Une course à la normalisation avec l'Iran
Parallèlement, l'Arabie saoudite a renoué des liens diplomatiques avec l'Iran en mars 2023, sous l'égide de la Chine. Cette réconciliation, qui semblait impensable il y a quelques années, illustre la volonté de Riyad de sécuriser ses frontières et de réduire les tensions régionales. « Les Saoudiens veulent éviter d'être pris dans un conflit direct entre Israël et l'Iran », note un expert du Golfe interrogé par Libération. Le rapprochement avec Téhéran permet également de contrebalancer l'influence turque et qatarie dans la région.
Le Qatar, médiateur incontournable
Le Qatar, de son côté, a renforcé son rôle de médiateur. Doha a facilité les négociations pour une trêve à Gaza et le rapatriement d'otages. Cette position lui confère une influence diplomatique considérable, mais l'expose aussi à des critiques de la part de ses voisins. Les Émirats arabes unis, qui voient d'un mauvais œil l'ascension qatarie, ont renforcé leur coopération avec Israël dans les domaines de la technologie et de la sécurité. En 2024, les échanges bilatéraux entre Abou Dhabi et Tel-Aviv ont bondi de 30 %.
Des économies sous pression
La guerre a également des conséquences économiques. Le prix du baril de pétrole a fluctué, passant de 85 dollars en septembre 2023 à 90 dollars en juin 2024, sous l'effet des tensions. Les monarchies du Golfe, qui dépendent des revenus pétroliers pour financer leurs mégaprojets (Neom, Expos universelles), doivent composer avec une incertitude croissante. Le Fonds monétaire international estime que la croissance de la région devrait ralentir à 2,5 % en 2024, contre 4,2 % en 2023.
Vers un nouvel ordre régional
En définitive, la guerre au Moyen-Orient accélère la recomposition des alliances. Les pays du Golfe ne se contentent plus d'être des suiveurs ; ils deviennent des acteurs autonomes, capables de négocier avec tous les camps. « Nous assistons à la fin de l'ordre unipolaire au Moyen-Orient », conclut un analyste cité par Libération. Reste à savoir si cette nouvelle donne apportera plus de stabilité ou de chaos.



