Gérard Araud décrypte une impasse diplomatique au Golfe
Gérard Araud décrypte une impasse diplomatique au Golfe

Le 5 juin 2017, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l'Égypte rompent leurs relations diplomatiques avec le Qatar, l'accusant de soutenir le terrorisme. Plus de deux ans après, la rupture n'est toujours pas consommée. L'ancien ambassadeur de France aux États-Unis, Gérard Araud, décrypte les ressorts de ce blocage et les perspectives d'une issue.

Une liste de treize exigences

Les quatre pays, emmenés par Riyad, ont adressé à Doha une liste de treize exigences, parmi lesquelles :

  • la fermeture de la chaîne Al Jazeera ;
  • la réduction des relations avec l'Iran ;
  • l'élimination de la base militaire turque ;
  • l'arrêt de tout soutien aux Frères musulmans.

Pour Gérard Araud, cette demande équivaut à une mise sous tutelle. Selon lui, aucun État souverain ne peut accepter de telles conditions. Il note aussi que l'ultimatum initial de dix jours a rapidement laissé place à des négociations dilatoires, sans que les médiateurs koweïtiens ne puissent rapprocher les positions.

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La stratégie américaine en question

Au cœur de la crise se trouve la base aérienne d'Al Udeid, située au Qatar, qui héberge près de 11 000 soldats américains et constitue le centre névralgique des opérations en Syrie et en Irak. Gérard Araud rappelle que Washington se garde bien de trancher, car il ne peut se permettre de perdre Doha, mais ne veut pas non plus froisser Riyad. Cet équilibrisme les conduit à une position attentiste, qui ne fait que prolonger le statu quo.

Pour l'analyste, la Maison-Blanche a d'abord semblé épouser la thèse saoudienne, avant de se rétracter face aux réalités stratégiques. Cette valse hésitation a donné aux différents acteurs l'impression que rien ne les contraindrait à céder.

Les répercussions économiques et humanitaires

Le blocus a également des conséquences concrètes sur les populations de la péninsule Arabique. Les compagnies qatariennes sont contraintes de survoler l'Iran ou de faire des détours par les eaux internationales, allongeant les trajets de plusieurs heures. Le secteur du tourisme et les chaînes d'approvisionnement subissent de lourdes pertes. Les familles séparées par les frontières ont été privées de déplacement pendant des mois, malgré les protestations des ONG.

Une régionalisation inédite de la crise

Pour Gérard Araud, l'impasse actuelle a bouleversé les alliances traditionnelles. La Turquie et l'Iran ont profité de l'occasion pour renforcer leur ancrage au Qatar. La Banque centrale d'Ankara a annoncé une ligne de crédit de 15 milliards de dollars pour soutenir le rial qatari, tandis que Téhéran a ouvert son espace aérien et son marché alimentaire.

L'ancien diplomate y voit une « victoire à la Pyrrhus » pour l'Arabie saoudite. En voulant isoler Doha, les Saoudiens ont poussé le Qatar dans les bras de leurs adversaires. La crise a contribué à structurer un axe Doha-Ankara-Téhéran, qui n'existait pas auparavant.

Quelles issues possibles ?

Pour Gérard Araud, une sortie de crise ne peut venir que d'un accord global sur la sécurité régionale, incluant le dossier nucléaire iranien et les conflits libyen et syrien. Il juge cependant peu probable une inflexion à court terme, tant que les puissances occidentales ne prendront pas clairement position.

Il appelle ainsi la France à jouer un rôle plus actif, en proposant une enceinte de dialogue associant les six membres du Conseil de coopération du Golfe, l'Iran et la Turquie. Selon lui, la diplomatie française dispose d'une crédibilité unique dans la région pour s'engager dans ce format inédit.

En attendant, les habitants du Golfe paient le prix fort d'une querelle qui dépasse leurs frontières. Le blocage perdure, alimenté par les rivalités personnelles entre les dirigeants. Pour l'ancien ambassadeur, l'histoire retiendra cette période comme un exemple de l'incapacité des États à dépasser leurs rancœurs pour le bien de leurs peuples.

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