La fin d'une ère en Hongrie : Péter Magyar prend les rênes du pouvoir
Si Viktor Orban avait consacré à construire l'Europe toute l'énergie qu'il a mise à la dénigrer, l'Europe serait aujourd'hui au sommet du monde. Ce paradoxe résume le parcours de cet homme politique qui ne manquait pourtant pas de qualités. Dans sa jeunesse, il avait bravé les Russes avec courage. Il avait fondé un parti libéral et pro-européen, admiré dans les chancelleries occidentales. Un destin prometteur semblait s'ouvrir devant lui.
La dérive progressive d'un système politique
Que s'est-il donc passé ? Une fois installé au pouvoir, Viktor Orban a cédé, peu à peu, à ses mauvais penchants. Des amis sont d'abord venus réclamer des marchés publics en échange de leur soutien politique. Puis le système a dérivé inexorablement, comme dérivent tous les systèmes qui confondent l'État avec leur compte en banque personnel. Les oligarques ont prospéré de manière spectaculaire. Certains ont même acheté des châteaux en Autriche, affichant des richesses trop facilement acquises. Pendant ce temps, la vie quotidienne des Hongrois ordinaires est devenue progressivement trop chère, créant un terreau fertile pour le mécontentement.
L'émergence surprise de Péter Magyar
C'est dans ce contexte particulier qu'a germé la candidature de Péter Magyar. Un quasi-inconnu du grand public, ancien mari de Judit Varga, l'ex-ministre de la Justice. Viktor Orban ne prenait initialement pas cette affaire au sérieux. Comment craindre un ancien diplomate sorti des entrailles de son propre parti, armé seulement d'un van et sans le moindre budget pour financer sa campagne électorale ?
Dans un entretien accordé au Point en mai 2024, nous avions interrogé Viktor Orban à son sujet. Avait-il peur de cet homme sorti de nulle part mais que les sondeurs créditaient déjà d'une vingtaine de points dans les intentions de vote ? « C'est toujours la même histoire », avait minimisé le dirigeant hongrois. « Je suis en politique depuis plus de trente ans, et j'en ai vu passer beaucoup. Au point que je ne me souviens même pas des noms des adversaires que j'ai affrontés. Attendons et laissons les Hongrois voter et décider de l'avenir. »
La vague d'exaspération populaire
Viktor Orban avait tort de sous-estimer Péter Magyar. La vague d'exaspération populaire enflait, doucement mais sûrement, démontrant dans les sondages une nette avance du jeune challenger. Et dimanche 12 avril, cette vague a tout emporté sur son passage. Les Hongrois ont, en effet, décidé de leur avenir politique. Et celui-ci serait résolument européen, conservateur mais loyal avec ses partenaires internationaux.
Péter Magyar dispose désormais des mains libres pour gouverner. La majorité des deux tiers au Parlement lui ouvre tous les verrous constitutionnels qu'Orban avait mis seize longues années à poser. Le nouveau Premier ministre compte s'en servir rapidement et efficacement.
L'audit systématique des comptes publics
Le Kärcher, d'abord. Un audit systématique de tous les grands contrats publics va être lancé sans délai. Les oligarques qui ont bâti leurs empires sur les marchés d'État savent désormais ce qui les attend. Péter Magyar a prévenu avec fermeté : chaque document détruit dans les heures qui suivent la défaite électorale sera considéré comme une charge supplémentaire devant la justice hongroise.
Il a nommément mis en garde Péter Szijjártó, le ministre des Affaires étrangères sortant, contre toute tentation de passer les archives gouvernementales à la déchiqueteuse. Car Péter Magyar prétend avoir eu vent de cette pratique destructrice dans les cercles du pouvoir sortant.
La reconstruction européenne de la Hongrie
Ensuite, la reconstruction institutionnelle. La Hongrie adhérera au Parquet européen – signal immédiat envoyé à Bruxelles que le temps des passe-droits et des exceptions permanentes est terminé. Les vingt milliards d'euros de fonds européens gelés depuis quatre ans pourront dès lors revenir au pays, stimulant l'économie nationale.
Péter Magyar s'engage personnellement à ne plus bloquer le prêt à l'Ukraine, déjà consenti par Orban en décembre dernier. La Hongrie ne sera plus, affirme-t-il, le « bouclier de Moscou au sein de l'Union européenne ». Une déclaration qui marque un tournant significatif dans la politique étrangère hongroise.
La Hongrie conserve son identité nationale
Pas question pour lui cependant de souscrire à l'adhésion de l'Ukraine à l'UE. Au moins, il est franc sur cette position, et en vérité, bien d'autres dirigeants européens qui n'en pensent pas moins se cacheront probablement derrière lui sur ce dossier sensible.
Sur la question migratoire, il adopte, là aussi, une attitude prudente mais constructive. La « politique de la chaise vide » et du veto systématique pratiquée par Viktor Orban est définitivement terminée – elle a coûté des milliards d'euros en amendes sans jamais régler un seul problème concret aux frontières hongroises.
La Hongrie négociera désormais de l'intérieur des institutions européennes. Mais que Bruxelles ne s'y trompe pas : pas de quotas de migrants imposés, pas de relocalisation obligatoire. La Hongrie restera fidèle à son identité nationale. Péter Magyar propose à l'Europe un deal clair et transparent : financer intégralement la protection des frontières hongroises en échange d'une coopération loyale et constructive. Les gardiens de l'espace Schengen, explique-t-il, méritent d'être payés comme tels pour leur travail essentiel.
Une relation pragmatique avec la Russie
Sur la Russie, Péter Magyar choisit ses mots avec un soin particulier. Et pour cause : la Hongrie reçoit toujours son pétrole via l'oléoduc Droujba et 40 % de son électricité provient d'une centrale nucléaire construite par Rosatom. On ne rompt pas brutalement avec Moscou quand Moscou alimente directement vos prises de courant domestiques.
Il évoque donc un « dialogue pragmatique » avec Moscou mais exclut tout alignement idéologique. Une position nuancée qui reflète les réalités énergétiques et économiques de la Hongrie tout en marquant une distance politique avec le Kremlin.
Le ton gestionnaire d'un héritier difficile
Ce qui frappe le plus dans le projet politique de Péter Magyar, c'est moins l'ambition – pourtant immense – que le ton adopté. Le nouveau Premier ministre ne parle pas en libérateur messianique. Il parle en capitaine d'équipe responsable, en gestionnaire du désastre économique et politique qu'il hérite de seize années de pouvoir orbanien.
Sa vraie victoire, affirme-t-il régulièrement, n'est pas d'avoir battu Viktor Orban aux urnes. Elle sera advenue quand les jeunes Hongrois talentueux partis travailler à Londres, Berlin ou Paris reviendront volontairement dans leur pays parce qu'ils penseront sincèrement qu'ils ont enfin un avenir professionnel et personnel en Hongrie.
C'est à cette aune exigeante, dans quatre années, que l'histoire et les citoyens hongrois jugeront le bilan concret de Péter Magyar. Le défi est immense, mais la volonté de changement semble authentique et déterminée.



