Le centre de rétention pour migrants construit par l'Italie en Albanie, pièce maîtresse de la politique migratoire de Giorgia Meloni, est sous le feu des critiques. Après seulement deux semaines de fonctionnement, les douze premiers migrants qui y avaient été transférés ont dû être rapatriés en Italie, suscitant un tollé politique et judiciaire.
Un dispositif contesté dès son lancement
Le centre, situé dans le port de Shengjin, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale Tirana, a été inauguré le 11 octobre. Il est destiné à accueillir les migrants secourus en mer par les garde-côtes italiens, le temps d'examiner leur demande d'asile. Ce projet, voulu par la Première ministre italienne, Giorgia Meloni, est présenté comme un modèle innovant de gestion des flux migratoires, mais il est vivement critiqué par les organisations de défense des droits humains et une partie de la classe politique.
Le 16 octobre, les douze premiers migrants, originaires du Bangladesh et d'Égypte, ont été transférés vers l'Albanie. Mais leur séjour a été de courte durée. Quelques jours plus tard, un tribunal de Rome a estimé que leur détention n'était pas légale, car leurs pays d'origine ne figuraient pas sur la liste des pays considérés comme sûrs par l'Italie. Ils ont donc été renvoyés en Italie le 19 octobre.
Une décision judiciaire qui fragilise le projet
Cette décision a provoqué la colère du gouvernement italien. Giorgia Meloni a dénoncé une décision "politique" et a promis de légiférer pour contourner l'obstacle. Le ministre de l'Intérieur, Matteo Piantedosi, a également exprimé son mécontentement, estimant que les juges "remettent en cause un accord international signé avec l'Albanie".
En réalité, la liste des pays sûrs établie par l'Italie inclut le Bangladesh et l'Égypte, mais le tribunal de Rome a estimé que cette liste n'était pas conforme au droit européen, qui exige une évaluation au cas par cas. Cette décision pourrait faire jurisprudence et compromettre l'ensemble du dispositif albanais.
Le centre de Shengjin, d'une capacité de 400 places, a coûté 670 millions d'euros à l'Italie, qui a financé sa construction et son fonctionnement. Selon un accord signé en novembre 2023, l'Albanie met à disposition le site, mais l'Italie en a la pleine juridiction. Ce modèle est inédit en Europe, où aucun pays n'externalise le traitement des demandes d'asile sur le territoire d'un autre pays.
Les critiques fusent de toutes parts
Les organisations de défense des droits humains, comme Amnesty International et la Croix-Rouge, ont dénoncé un "précédent dangereux". Selon elles, ce centre viole les droits des migrants et crée une zone de non-droit où les garanties juridiques sont réduites. "C'est une atteinte grave au droit d'asile", a déclaré un porte-parole d'Amnesty International, cité par l'AFP.
À gauche, l'opposition italienne crie au scandale. Elly Schlein, secrétaire du Parti démocrate, a qualifié ce projet de "gadget électoral" et a demandé la fermeture du centre. Selon elle, "le gouvernement Meloni utilise la misère des migrants pour masquer son échec en matière de politique migratoire".
Même au sein de la majorité, des voix s'élèvent. Certains membres de la Ligue, le parti de Matteo Salvini, s'interrogent sur l'efficacité du dispositif, alors que les arrivées de migrants en Italie ont augmenté de 60% en 2024 par rapport à l'année précédente, selon les données du ministère de l'Intérieur.
Un modèle qui pourrait faire école ?
Malgré les critiques, Giorgia Meloni défend son projet et affirme que le centre albanais est "un exemple pour l'Europe". Elle a annoncé son intention de créer d'autres centres dans d'autres pays, comme la Libye ou la Tunisie, afin de dissuader les départs et de gérer les flux en amont. Ce modèle d'externalisation est également étudié par d'autres pays européens, comme le Danemark ou les Pays-Bas, qui y voient une solution à la crise migratoire.
Mais les experts juridiques doutent de sa compatibilité avec le droit européen et international. Selon une étude du Conseil européen pour les réfugiés et les exilés (ECRE), "l'externalisation du traitement des demandes d'asile ne respecte pas les garanties procédurales et risque de créer des situations de détention arbitraire".
En attendant, les douze migrants renvoyés en Italie ont été placés dans un centre de rétention à Rome, en attendant l'examen de leur demande d'asile. Le gouvernement italien a annoncé qu'il ferait appel de la décision du tribunal de Rome, mais l'issue de cette bataille judiciaire est incertaine.
Le sort du centre albanais est donc suspendu à cette décision, alors que les critiques se multiplient et que la pression politique monte. L'avenir dira si le "modèle albanais" de Giorgia Meloni pourra survivre à cette première épreuve, ou s'il rejoindra la liste des projets avortés de la politique migratoire européenne.



