Lettres d'Ukraine : le rêve européen d'une jeunesse sous les bombes
Lettres d'Ukraine : le rêve européen d'une jeunesse sous les bombes

Il est trois heures du matin quand Taisia rédige sa « Lettre à l’Europe ». Assise dans le couloir de son immeuble, sur la rive orientale de Kiev par où affluent les drones et missiles lancés depuis la Russie, l’adolescente de 16 ans pianote sur son téléphone pour oublier les explosions.

« Vous savez, c’est un peu ironique d’apprendre la liberté, l’égalité et les droits de l’Homme tout en étant assise sur le sol froid d’un couloir, écrit la lycéenne à l’adresse des Européens. Mais c’est précisément ici que je comprends le mieux ce que signifient réellement ces mots. Non pas comme des définitions dans un manuel, mais comme une chose pour laquelle il faut se battre chaque jour. »

Cette missive rédigée d’une traite, Taisia l’a envoyée à la délégation de l’Union européenne à Kiev qui avait lancé un concours de dissertation, début mai, à l’adresse des jeunes Ukrainiens. Son texte fait partie des trois finalistes sur 224 reçus. Autant de cris du cœur à destination de l’UE qui représente, pour cette jeunesse grandie sous les bombes, l’espoir d’un avenir.

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« Je m’adresse à vous, peuples d’Europe, et souvent vous ressemblez à ceux qui entendent gronder le tonnerre mais se persuadent qu’il ne s’agit que d’un écho lointain », interpelle, dans son essai, Karina, 18 ans, originaire de la ville de Kirovohrad régulièrement pilonnée. « Nous, Ukrainiens, avons choisi vos valeurs bien avant de recevoir votre passeport », lance Alina, qui étudie à distance depuis Soumy, proche de la frontière russe.

Une large aspiration de l’opinion publique

Ces témoignages disent combien le rêve européen, après plus de quatre ans de guerre, s’affermit en Ukraine. « Tout simplement parce que c’est notre seul avenir possible », résume Ivanna Klympush-Tsintsadzé, présidente de la commission de la Verkhovna Rada (le Parlement ukrainien) en charge de l’intégration de l’Ukraine dans l’Union européenne. « Je ne vois pas d’autre voie pour que notre pays soit prospère et en sécurité », poursuit l’élue.

Beaucoup, parmi les Ukrainiens, jugent l’horizon indicatif de 2030 donné par l’UE trop lointain. Le président Volodymyr Zelensky presse pour une adhésion dès 2027. « L’Ukraine a répété à maintes reprises qu’elle serait techniquement prête d’ici là (et) nous sommes prêts », affirmait le chef de l’État en mars dernier, lors d’une interview à l’agence de presse nationale Ukrinform.

L’opinion publique y aspire aussi largement. À la veille de la Conférence de Munich sur la sécurité en février, dans un sondage effectué par le Centre Razumkov, 83 % des sondés se sont prononcés en faveur de l’adhésion de l’Ukraine à l’UE. Ce soutien a bondi depuis l’invasion russe. En décembre 2021, ils n’étaient que 55,6 %.

Mais à Kiev, la représentation européenne temporise. « Une intégration est un long processus, délicat et politique, qui doit suivre son cours. Les choses doivent être faites en leur temps », rappelle un de ses porte-parole. Certes, l’élection de Péter Magyar en Hongrie va permettre de débloquer le veto imposé par son prédécesseur Viktor Orban, proche de Moscou. L’UE envisage désormais l’ouverture d’un premier moment de négociations à la mi-juin.

Besoin de gages sur la corruption et l’agriculture

Mais des dossiers sensibles restent à surmonter. Les agriculteurs européens, en France, en Pologne, mais aussi dans les pays limitrophes comme Roumanie, Hongrie ou Slovaquie, s’inquiètent de la concurrence déloyale des grands fermiers ukrainiens. Ces derniers n’ont quant à eux guère intérêt à se plier aux normes européennes en matière d’utilisation de produits phytosanitaires.

Sur le plan de la corruption, les partenaires européens attendent aussi davantage de gages des autorités ukrainiennes. Début mai, l’ancien chef de cabinet du président, Andriy Yermak, destitué après les révélations d’un scandale de détournement impliquant le plus haut sommet de l’État, a comparu devant le tribunal anticorruption à Kiev.

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L’UE veut voir dans le placement sous contrôle judiciaire de ce puissant conseiller le signe d’une efficacité croissante des contre-pouvoirs. « Cette enquête de haut niveau montre que les institutions anticorruption en Ukraine fonctionnent et exercent leur mandat », a souligné le 12 mai un porte-parole de la Commission européenne.

Le refus d’une « adhésion de substitution »

La députée Ivanna Klympush-Tsintsadzé, pour sa part, pointe la responsabilité de l’exécutif dans le blocage de certaines réformes sur fond de crise politique interne. Le parti présidentiel Serviteur du peuple, jusqu’alors très uni derrière son leader Volodymyr Zelensky, s’effrite depuis les révélations de corruption dans le cercle présidentiel. Les votes se dispersent désormais, au gré des intérêts et arbitrages personnels.

Résultat : de nombreuses lois exigées par la Banque mondiale ou le FMI, nécessaires pour débloquer des financements, ainsi que des textes liés à l’intégration européenne, ont tardé à être votés. Dans ce cadre, « affirmer publiquement que 2027 est un objectif réaliste relève du mythe et induit la société ukrainienne en erreur », estime la députée Klympush-Tsintsadzé, également ancienne vice-Première ministre en charge de l’intégration européenne.

À la recherche d’un compromis entre l’urgence de l’agression russe et la lenteur des procédures, Paris et Berlin ont évoqué l’idée d’une intégration progressive. La proposition a été officialisée ce jeudi par le chancelier Friedrich Merz, dans une lettre aux présidents de la Commission et du Conseil. L’Ukraine obtiendrait dans un premier temps le statut de « membre associé », permettant à Kiev d’assister aux sommets européens, aux réunions du Conseil et de nommer des membres au Parlement, mais sans droit de vote.

Une fois l’ensemble des conditions remplies pour s’aligner aux normes de Bruxelles, l’Ukraine deviendrait membre à part entière, avec tous les avantages accordés aux États membres. Cette proposition fait cependant bondir les autorités ukrainiennes. « Nous n’accepterons aucune adhésion de substitution », a réagi sur les réseaux sociaux le ministre des Affaires étrangères Andriy Sybiha, en écho à Volodymyr Zelensky qui perçoit cette éventualité comme une demi-mesure. La question sera soulevée en Conseil européen qui réunira les dirigeants des Vingt-Sept les 18 et 19 juin à Bruxelles.