Ceuta, une société espagnole tentée par le repli identitaire
Ceuta, tentée par le repli identitaire

Le 17 mai 2021, environ 8 000 migrants ont franchi la frontière de Ceuta en quelques heures, profitant d'une faille laissée par les autorités marocaines. L'événement a marqué un tournant dans l'histoire de cette enclave espagnole de 19 km2, coincée entre la mer Méditerranée et le Maroc. Depuis, la ville de 84 000 habitants semble se renfermer sur elle-même, oscillant entre sentiment d'abandon et tentation d'un repli identitaire.

La peur d'une frontière poreuse

Ceuta constitue l'un des deux seuls points de passage terrestre entre l'Union européenne et l'Afrique, avec Melilla. Sa frontière, longue de 8 kilomètres, est hérissée de doubles grillages hauts de six mètres, de caméras et de barbelés. Malgré cet arsenal, les entrées illégales se multiplient : nageurs contournant la digue, migrants cachés dans des véhicules ou tentatives massives d'escalade. Or, la réponse de Madrid est perçue sur place comme tardive et inefficace, nourrissant un sentiment d'insécurité.

La crise de 2021 reste gravée dans les mémoires. En une seule journée, Ceuta a vu sa population gonfler de près de 10 %, avec des milliers de jeunes Marocains souvent sans papiers, séjournant dans les rues avant d'être rapatriés. Les Ceutis, comme les habitants appellent, ont eu le sentiment d'être oubliés d'une Espagne lointaine. Pour beaucoup, la gestion de l'événement a illustré à la fois la fragilité de leur cité et l'ambiguïté du Maroc voisin.

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Le vote Vox comme exutoire

Ce sentiment s'est traduit dans les urnes. Lors des élections municipales de mai 2023, Vox, la formation d'extrême droite espagnole, a enregistré l'un de ses meilleurs scores nationaux dans l'enclave. Le parti incarne désormais une partie des frustrations locales : défense d'une espagnolité menacée, rejet de la pression migratoire et critique d'un gouvernement central jugé complaisant avec Rabat.

Le discours identitaire de Vox, fondé sur la défense de la souveraineté espagnole, rencontre un écho particulier dans une ville où le passé est marqué par les sièges, les conflits de voisinage et une relation complexe avec le royaume chérifien. Pour de nombreux électeurs, voter Vox ne signifie pas seulement protester contre l'immigration : c'est aussi affirmer la volonté de rester Espagnols, à un moment où le Maroc relance ses revendications sur Ceuta et Melilla.

Au-delà des apparences, une société métissée

Ceuta est pourtant loin d'être une ville monolithique. Chrétiens, musulmans, hindous et juifs y cohabitent depuis des siècles. L'espagnol y côtoie le darija, la cuisine mêle les influences, et de nombreuses familles sont mixtes. Ce métissage, revendiqué par les associations locales, est régulièrement cité comme un contre-modèle au repli identitaire. La ville compte même une importante communauté convertie, dont certains membres occupent des postes politiques.

Mais la défiance l'emporte souvent sur la coexistence. Les tensions économiques, le chômage endémique et la pression migratoire exacerbent les crispations. Les travailleurs transfrontaliers marocains, qui viennent quotidiennement à Ceuta pour le commerce ou les services, sont parfois perçus comme des concurrents ou des vecteurs d'insécurité, alors même qu'ils participent à la vitalité économique de la ville.

Le rôle ambigu de Madrid

La relation avec le pouvoir central reste au cœur du malaise. Madrid a toujours garanti la souveraineté de Ceuta, mais la politique migratoire espagnole, oscillant entre fermeté et accords avec le Maroc, est vue avec suspicion. Le rapprochement diplomatique entre l'Espagne et le Maroc, officialisé en 2022 autour de la question du Sahara occidental, a été perçu dans l'enclave comme un abandon silencieux des revendications ceuties au profit d'intérêts nationaux.

À plusieurs reprises, les autorités locales ont dénoncé le manque de moyens pour contrôler la frontière. Les policiers, les militaires et les douaniers déployés sur place constituent pourtant l'un des dispositifs les plus denses d'Europe. Mais l'afflux de migrants mineurs, le trafic de stupéfiants et la contrebande de tabac dépassent régulièrement les capacités des services de l'État.

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Vers quelle issue ?

La tentation du repli identitaire n'épargne aucun camp politique. Même le parti local Movimiento por la Dignidad de Ceuta (MDyC), dirigé par une musulmane, Fátima Hamed, s'appuie sur un discours très ancré dans les spécificités de la ville, parfois perçue comme un rejet des deux États.

En attendant, Ceuta demeure un symbole. Un symbole d'une Europe qui hésite entre ouverture et protection, et d'une Espagne qui, à quelques kilomètres de l'Afrique, cherche encore à concilier son passé colonial, sa réalité métissée et son présent sous tension. Le repli identitaire offre l'illusion d'une solution simple. Mais pour beaucoup de Ceutis, l'avenir de leur ville ne pourra se construire que dans un dialogue apaisé entre les deux rives de ce détroit, sans céder ni à la peur ni à l'oubli.