L'image du Discobole, avec ses muscles saillants et son harmonie parfaite, continue de fasciner les visiteurs du Musée national romain. Symbole de l'idéal esthétique grec, cette statue incarne une perfection masculine longtemps considérée comme constitutive de l'Antiquité. Pourtant, les travaux récents en histoire ancienne révèlent une réalité bien plus nuancée : tous les Grecs ne ressemblaient pas à des bodybuildés, et la masculinité y était plurielle, façonnée par les époques, les cités, les statuts et les accidents de la vie.
L'idéal masculin grec : un modèle normatif dès le VIe siècle
Dès le VIe siècle avant notre ère, les cités grecques produisent des modèles normatifs masculins, ceux de leurs citoyens. Ces corps d'hommes libres se déclinent dans la statuaire, la céramique peinte, et sont glorifiés par la poésie d'Homère ou les odes de Pindare. Les citoyens doivent être conformés, maîtrisant leurs pulsions grâce à la philosophie, hâlés et musclés par l'exercice physique dans les gymnases et les palestres. Cet idéal, fondé sur la kalokagathia (la « beauté-bonté »), lie une supériorité corporelle et morale réservée à une minorité.
Les hommes doivent répondre à des modèles éducatifs qui déterminent leur place dans la cité : la guerre, la politique et une grande partie de l'économie sont des domaines masculins. Le petit garçon, puis le jeune homme, s'éduque sous le regard de la communauté, entre admiration et injonction, compétition et moqueries pour ceux qui défaillent.
Quand le corps est empêché : les masculinités vulnérables
Cette norme esthétique, politique et symbolique est pour beaucoup inatteignable. Les malades, les handicapés de naissance, les invalides de guerre, ou simplement ceux dont le corps ou la condition ne répondent pas aux canons, s'en écartent. Un soldat estropié ne peut plus combattre, un pauvre use sa vie au labeur, un artisan aux mains déformées peine à travailler, un fou brise les liens familiaux et sociaux. Ces déficiences empêchent de remplir certains devoirs de citoyen, de père de famille ou simplement d'homme : nourrir sa famille, remplir son devoir militaire (de 20 à 60 ans), prendre la parole dans les assemblées.
Ces figures de la vulnérabilité peuvent être brocardées au théâtre ou lors de procès, mais aussi accompagnées, prises en charge par les familles, parfois assistées par les cités, comme les invalides de guerre qui touchent une indemnité. Le corps empêché incarne les limites d'un modèle où la force physique induit des qualités morales. Entre contrôle et soin, la cité entoure ces hommes d'attention, car leurs vulnérabilités affichent une vérité gênante : celle d'une masculinité précaire. Tous ne possèdent pas l'andreia, la « virilité » ou le « courage », mais leur statut de citoyen n'est pas remis en cause.
Quand le corps trahit : vieillesse et laideur
L'espérance de vie relativement courte n'empêche pas l'existence de vieillards dans les cités grecques. Leur place est ambiguë, entre sagesse du vécu et dépérissement des forces physiques. Certaines cités, comme Sparte ou Cyrène, valorisent ces hommes d'expérience en leur confiant des fonctions politiques de premier plan. Mais plus souvent, la vieillesse est mal aimée et redoutée, décrite comme « pénible », « cruelle », « haïssable », « l'antichambre de la mort ».
Les transformations physiologiques sont stigmatisées : la calvitie, les rides, l'embonpoint, la surdité, la vue affaiblie, les tremblements. Deux traits reviennent fréquemment : la perte des dents (qui servirait même à donner l'âge) et l'impuissance, qui ébranle la domination masculine. Ne plus participer aux plaisirs d'Aphrodite, c'est perdre un peu de sa masculinité.
La laideur, souvent utilisée en contrepoint pour exalter les modèles héroïques, apparaît dès la guerre de Troie avec Thersite, décrit par Homère comme « le plus laid qui soit venu sous Ilion » : il louche, boite, a les épaules voûtées et la voix aiguë. Le sort qui lui est réservé montre le regard porté sur les laids : la moquerie dégénère en violence. Une exception notable : le philosophe Socrate, au physique ingrat (yeux globuleux, nez camus, lèvres épaisses), qui invite à ne pas s'attacher aux apparences mais à s'ouvrir à la philosophie.
Une pluralité de masculinités : dépasser le mythe
En Grèce ancienne, le corps d'un homme est le baromètre de sa vie, de sa destinée et de sa réputation. Longtemps pensé au travers de quelques critères normatifs, il a forgé des modèles masculins dont nos sociétés seraient les héritières. Beau, jeune, fort, entraîné et performant, le corps du citoyen est avant tout utile : il combat, gère la politique et protège sa famille. Mais cette masculinité s'affirme autant par sa domination sur les femmes que par son opposition à d'autres hommes : les pauvres, les vaincus, les malades, les vieillards, les laids, tous les perdants de la cité, mais aussi les citoyens ordinaires qui échappent aux approches historiennes.
Il n'y a donc pas une façon d'être homme en Grèce ancienne, mais une pluralité de masculinités, selon les époques, les cités, les statuts, les richesses, mais aussi selon les moments ou les accidents de la vie. Les approches en étude de genre, qui étaient surtout tournées vers les femmes, éclairent désormais ces masculinités plurielles, considérant les hommes comme des êtres sexués.
Lydie Bodiou est maîtresse de conférences en histoire ancienne, Université de Poitiers. Véronique Mehl est maîtresse de conférences en histoire grecque, Université Bretagne Sud (UBS).



