Des collectifs réclament le retrait des monuments à l'effigie du militaire périgordin en raison des crimes coloniaux qu'il a ordonnés en Algérie. Les municipalités de Périgueux et d'Excideuil privilégient la pédagogie.
Une conférence pour rétablir la vérité historique
Comme fait exprès, l'historien et politologue Olivier Le Cour Grandmaison doit emprunter la place Bugeaud et passer devant la fontaine au nom du maréchal pour se rendre à la conférence qu'il anime aux Grandes Fenêtres, à Excideuil (Dordogne), samedi 18 avril. C'est précisément de ce personnage historique et de son passé colonial dont il est venu parler. Dans ce Périgord vert où le militaire Thomas Robert Bugeaud, marquis de la Piconnerie, duc d'Isly, a été député (1831-1849) et maire de la commune voisine de Lanouaille.
Le maréchal, longtemps salué, sent aujourd'hui quelque peu le soufre. Les organisateurs de la rencontre, les collectifs Déboulonnons Bugeaud et Traques de traces coloniales en Périgord, veulent d'ailleurs faire tomber les deux statues à son effigie en Périgord, à Périgueux et Excideuil.
Les collectifs exigent une juste biographie
Les collectifs soulèvent l'épineuse question de la mémoire de ce personnage du XIXe siècle. « Nous militons pour une juste biographie, assume Sofia, membre de Déboulonnons Bugeaud. Seule une partie élogieuse de l'histoire est présentée aux Périgourdins. On connaît le créateur des comices agricoles, mais on ne dit pas, par exemple, que Bugeaud réprimait férocement ceux qui luttaient contre la monarchie. » Elle évoque même un « culte de la personnalité » du soldat laboureur en Périgord.
Les « enfumades » : des massacres à froid
Une petite cinquantaine de personnes assistaient à la conférence d'Olivier Le Cour Grandmaison. Lequel est revenu sur « ce qu'il est convenu d'appeler la ''pacification'' de l'Algérie » et qui a donné lieu à « des crimes contre l'Humanité ». Thomas Robert Bugeaud est nommé gouverneur général de l'Algérie depuis 1840 avec pour ordre d'écraser la résistance d'Abdelkader, figure de la lutte algérienne contre la conquête française. Issu de la petite noblesse du Périgord vert, l'ancien officier de la Grande Armée a gravi les échelons de l'armée sous les guerres napoléoniennes. En Algérie, il commande près de 100 000 hommes.
« Pour combattre de façon aussi efficace que possible les troupes de l'émir, il faut s'en prendre à ses troupes mais aussi frapper les civils qui apportent un soutien logistique, militaire et éventuellement politique », explique l'historien. Bugeaud et ses officiers mènent notamment alors une politique de la terre brûlée pour affamer la population, allant jusqu'à détruire « pierre par pierre » certaines oasis. Olivier Le Cour Grandmaison rappelle qu'ils ont aussi pratiqué des « enfumades », qui consistaient à asphyxier ou brûler des Algériens réfugiés dans les grottes, comme celles de Dahra : « Il s'agissait d'une tribu entière, environ 1 000 personnes, non armées. C'est un massacre à froid », considère Olivier Le Cour Grandmaison.
« Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes […], fumez-les à outrance comme des renards », cite aussi l'historien, se rapportant à des propos prêtés à Bugeaud devant ses subordonnés. D'ailleurs, les enfumades « ne sont pas cachées car ils n'ont pas l'impression de commettre un crime. Ils sont convaincus que c'est la seule façon ». Des contemporains ont manifesté leurs désaccords, sans que cela entache l'aura du militaire à travers les âges.
« Ennemi de la République »
« Du XIXe siècle à la guerre d'Algérie, des historiens se livrent à une hagiographie de Bugeaud en occultant le fait qu'il ait été un ennemi de la République, précise Olivier Le Cour Grandmaison. Car Bugeaud n'est pas seulement le bourreau des indigènes, il n'a cessé de combattre la République. C'est pour ça que c'est singulier que celle-ci l'honore aujourd'hui. » L'homme, défenseur de la Monarchie de Juillet, reste associé au massacre de la rue Transnonain à Paris, en 1834, où 12 civils ont perdu la vie.
En local, peu de participants de la conférence semblent aussi pointus. Et si tout le monde semble d'accord sur la nécessité de parler des différentes facettes de Bugeaud, la conservation des statues à son effigie fait débat. Les collectifs et Olivier Le Cour Grandmaison prônent leur retrait de l'espace public pour les placer, par exemple, dans un musée dédié à l'histoire coloniale.
Déboulonner ? Des avis partagés
« Je trouve cette démarche vaine. Des Bugeaud, il y en a beaucoup d'autres. Ça va faire beaucoup de boulot et d'agitation », réagit une auditrice dans l'assistance, appuyée par d'autres membres du public. Des villes ont pourtant entamé la démarche : des espaces publics ou écoles ont été débaptisés à Paris ou Marseille.
Pédagogie et concertation
À Périgueux, la municipalité de gauche n'a pas souhaité toucher à l'ouvrage mais a installé à ses pieds, en 2023, un panneau explicatif à propos de la statue et de « Bugeaud, un homme condamnable ». Le nouvel édile de droite Michel Cadet est prêt à rouvrir le débat, dans le cadre d'un futur Salon du livre d'histoire par exemple, même s'il affirme que ce n'est pas une priorité pour les Périgourdins. Pour l'heure, il prône le statu quo. « Si on détruit, c'est prendre le risque d'oublier dans une ou deux générations. La controverse entretient l'Histoire. […] Je pense que ces statues sont des témoins historiques de la valorisation d'un passé colonial, certainement oppressif. La maintenir, ce n'est pas forcément nier les souffrances des victimes. »
Une plaque orne également la sculpture d'Excideuil : Thomas Robert Bugeaud est notamment présenté comme « un militaire glorieux », même si l'accent est plutôt mis sur ses apports dans l'agriculture depuis ses terres du château de La Durantie. Jimmy Morand, le nouveau maire de la commune, indique qu'il « est pour informer, pas pour déboulonner ». Dans cette optique, il compte apposer une plaque « dans l'esprit de ce qui a été fait à Périgueux » près de la statue : « Il faut apporter un côté plus juste, une information supplémentaire. »
Concernant la place Bugeaud et sa fontaine, à Périgueux, des travaux d'assainissement et d'eaux pluviales doivent être menés en 2028 : l'occasion, dit-il, de lancer une « concertation sur l'avenir du nom de cette place ». Même réflexion concernant la rue d'Isly, nom d'une des batailles du maréchal.
Une autre historienne attendue
Les collectifs Déboulonnons Bugeaud et Traques de traces coloniales en Périgord ont invité une autre historienne à s'exprimer sur le sujet. Colette Zytnicki vient de publier « Le cas Bugeaud : les violences de la conquête coloniale en Algérie » chez Tallandier. Elle sera mercredi 29 avril, à 18 heures, à Périgueux, au Basilou (18 bis, rue Gambetta) ainsi que jeudi 30 avril, à la médiathèque de Lanouaille, de 18 h 30 à 20 heures. Entrée libre.



