Le gouvernement argentin a annoncé, mercredi 6 août, le retrait immédiat du décret controversé qui autorisait la vente de terres à des étrangers. Cette décision fait suite à une mobilisation populaire d'une ampleur inédite et à une vive opposition au sein même de la coalition au pouvoir. Le texte, présenté comme un moyen d'attirer les investissements étrangers, avait suscité une levée de boucliers dans tout le pays, des associations de défense de l'environnement aux syndicats agricoles.
Un revirement spectaculaire sous la pression de la rue
Le président ultralibéral Javier Milei, connu pour ses positions radicales, a dû faire marche arrière face à la grogne. Selon des sources proches du gouvernement, le décret aurait été retiré après une réunion d'urgence tenue mardi soir à la Casa Rosada. Des milliers de manifestants s'étaient rassemblés devant le palais présidentiel, brandissant des pancartes « La terre est à nous » et exigeant le retrait du texte. La mobilisation a été particulièrement forte dans les provinces du nord, où les communautés indigènes et les petits exploitants craignent une accaparement des terres par de grands groupes étrangers.
Un projet perçu comme une menace pour la souveraineté
Le décret, signé le 30 juillet, prévoyait de lever les restrictions sur l'achat de terres par des étrangers, instaurées en 2011 sous la présidence de Cristina Kirchner. Cette loi limitait la possession de terres par des non-Argentins à 15 % de la superficie totale du pays. Le nouveau texte aurait permis aux étrangers d'acquérir des terres sans limite, y compris dans des zones stratégiques comme les réserves d'eau ou les régions frontalières. Pour beaucoup, cette mesure ouvrait la voie à une « étrangérisation » du territoire national, un terme qui a fait florès dans les médias et sur les réseaux sociaux.
La pression des gouverneurs et des partis d'opposition
Le revirement de Javier Milei s'explique aussi par la pression des gouverneurs de provinces, notamment ceux de la Pampa et de Cordoba, qui ont exprimé leur opposition au texte. Certains ont menacé de ne pas appliquer le décret sur leur territoire. L'opposition parlementaire, unie derrière le kirchnérisme, a dénoncé une « attaque contre la souveraineté nationale ». Même au sein de la coalition présidentielle, des voix se sont élevées pour critiquer une mesure jugée trop brutale et mal préparée. Le ministre de l'Intérieur, Guillermo Francos, a reconnu que le gouvernement n'avait pas anticipé l'ampleur de la contestation.
Un revers pour la politique ultralibérale de Milei
Ce retrait en catastrophe constitue un revers significatif pour Javier Milei, qui avait fait de la libéralisation économique son cheval de bataille. Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2023, il a multiplié les déréglementations, mais celle-ci a touché un point sensible : la relation des Argentins à leur terre. Selon un sondage réalisé par la consultante Synopsis, 78 % de la population était opposée au projet. Une telle opposition populaire est rare dans un pays où les réformes du président sont souvent acceptées avec résignation.
Les conséquences pour l'économie et l'investissement étranger
Le gouvernement a justifié son projet en arguant que la vente de terres aux étrangers stimulerait l'investissement et créerait des emplois. Les partisans de la mesure soulignent que l'Argentine possède d'immenses étendues de terres sous-exploitées, notamment dans la Patagonie. Selon les chiffres officiels, environ 40 % du territoire argentin est aux mains de grands propriétaires, dont certains étrangers. Mais les opposants rétorquent que la vente de terres à des capitaux étrangers n'a jamais profité aux communautés locales, et que cela pourrait aggraver la crise du logement et l'exode rural.
Une victoire pour les mouvements sociaux et environnementaux
Le retrait du décret est salué comme une victoire par les mouvements sociaux et environnementaux. « C'est une grande victoire pour le peuple argentin. Nous avons montré que lorsque nous nous unissons, nous pouvons faire reculer le gouvernement », a déclaré à l'agence de presse Telam, Maria Fernanda Reyes, porte-parole de l'ONG « Terres pour tous ». Les communautés indigènes, particulièrement mobilisées, ont exprimé leur soulagement. « Ces terres sont nos vies, nos cultures. Nous ne permettrons pas qu'elles soient vendues à des intérêts étrangers », a affirmé Juan Carlos Mamani, leader d'une communauté Kolla de la province de Salta.
Quelles suites pour le gouvernement ?
Le gouvernement a annoncé qu'il allait ouvrir une consultation publique sur le sujet, afin de « mieux prendre en compte les préoccupations de la population ». Une manière de sauver la face après ce recul. Toutefois, certains analystes estiment que cette défaite pourrait affaiblir la position de Javier Milei, déjà confronté à une inflation galopante et à une pauvreté en hausse. Le président devra désormais composer avec une opposition renforcée et une société civile plus vigilante sur les questions de souveraineté.
Cette affaire révèle aussi les limites du projet ultralibéral de Milei, qui se heurte à la réalité sociale et politique d'un pays où la terre a une valeur symbolique et historique forte. Alors que le gouvernement cherche à attirer les investisseurs étrangers, il devra désormais le faire en tenant compte des sensibilités locales, sous peine de nouveaux revers.



