Dans l'ouest de l'Ukraine, la région historique de Volhynie est le théâtre d'une mémoire douloureuse. Entre 1943 et 1944, des dizaines de milliers de Polonais y ont été massacrés par l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), un mouvement nationaliste ukrainien. Aujourd'hui, alors que la guerre contre la Russie a resserré les liens entre Varsovie et Kiev, la question de la réconciliation des mémoires reste épineuse.
Un passé sanglant qui divise encore
Les massacres de Volhynie, perpétrés dans le cadre d'une guerre civile et ethnique, ont fait environ 100 000 victimes polonaises, selon les historiens. Les Ukrainiens, de leur côté, déplorent également des pertes, souvent imputées à la résistance polonaise ou aux forces allemandes. Cette tragédie, longtemps occultée par le régime soviétique, refait surface avec la volonté de Kiev et de Varsovie de tourner la page.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky et son homologue polonais Andrzej Duda ont multiplié les gestes de rapprochement. En 2023, à l'occasion du 80e anniversaire des massacres, ils ont participé à une cérémonie commune à Loutsk, en Volhynie. « Nous devons regarder la vérité en face, même si elle est douloureuse », a déclaré Zelensky lors de cet événement, cité par le journal ukrainien Ukrainska Pravda.
Des exhumations toujours bloquées
Malgré ces avancées politiques, les travaux de terrain peinent à avancer. Les autorités ukrainiennes refusent toujours d'autoriser les exhumations des victimes polonaises sur leur sol, une condition posée par Varsovie pour une pleine réconciliation. Selon l'Institut polonais de la mémoire nationale (IPN), environ 700 sites de sépultures de masse restent non identifiés ou non fouillés en Volhynie.
« La question des exhumations est un obstacle majeur », explique le professeur Grzegorz Motyka, historien polonais spécialiste des relations polono-ukrainiennes, dans une interview au quotidien Rzeczpospolita. « Sans cela, les familles des victimes ne peuvent pas faire leur deuil, et la mémoire reste un enjeu politique. »
La guerre en Ukraine ravive les tensions mémorielles
Le conflit actuel a paradoxalement à la fois rapproché et crispé les positions. L'aide militaire et humanitaire massive de la Pologne à l'Ukraine est saluée à Kiev, mais certains nationalistes ukrainiens voient dans les demandes polonaises une ingérence. De l'autre côté, une partie de l'opinion polonaise estime que l'Ukraine ne fait pas assez pour reconnaître les crimes de l'UPA.
En 2024, le Parlement polonais a adopté une résolution qualifiant les massacres de Volhynie de « génocide », un terme que Kiev rejette, préférant parler de « conflit ethnique ». Cette divergence sémantique complique les discussions. « Le mot 'génocide' a une charge émotionnelle et juridique très forte », souligne l'historien ukrainien Yaroslav Hrytsak, joint par Le Monde. « Mais il est essentiel de reconnaître la souffrance de l'autre sans instrumentaliser l'histoire. »
Des initiatives locales de réconciliation
Malgré les blocages, des initiatives locales tentent de panser les plaies. Dans le village de Poryck, en Volhynie, une association polono-ukrainienne a organisé en août 2025 une cérémonie interreligieuse en mémoire des victimes, avec la participation de prêtres catholiques et orthodoxes. « Nous ne pouvons pas changer le passé, mais nous pouvons construire un avenir commun », a déclaré à cette occasion le maire ukrainien de la localité, Ivan Kovalchuk, cité par l'agence Ukrinform.
De telles initiatives restent rares et souvent critiquées par les extrémistes des deux bords. Pour les autorités, la priorité reste la guerre contre la Russie, et la question mémorielle est souvent reléguée au second plan. La réconciliation des mémoires polonaise et ukrainienne en Volhynie, bien que souhaitée par les dirigeants, demeure un processus lent et semé d'embûches, dont les prochaines étapes dépendront de la capacité des deux nations à conjuguer devoir de mémoire et impératifs politiques du présent.



