Ukraine : Zelensky écarte des élections en temps de guerre
Ukraine : Zelensky écarte des élections en temps de guerre

Volodymyr Zelensky a réaffirmé dimanche son opposition à la tenue d'élections en Ukraine pendant la guerre, évoquant « un tsunami qui fracturerait l'Ukraine ». « Je pense que dans une guerre comme celle-ci, des élections en tant que telles sont un risque énorme », a-t-il déclaré, répondant indirectement à l'appel de l'ex-ministre de la Défense, Mykhailo Fedorov, qui avait plaidé plus tôt dans la semaine pour « restaurer un processus démocratique » via un scrutin prochain.

Un cadre juridique et matériel contraignant

Le sujet n'est pas nouveau à Kiev. En février 2025, Donald Trump avait qualifié le président ukrainien de « dictateur sans élection ». Élu en 2019 pour cinq ans, Zelensky s'était dit « prêt » à organiser une présidentielle si les alliés garantissaient la sécurité du scrutin. Mais de nombreux obstacles se dressent.

Le premier est juridique. « L'article 19 de la loi ukrainienne sur le régime juridique de la loi martiale interdit explicitement les élections présidentielles, législatives et locales tant que la loi martiale reste en vigueur », explique Yuliya Matvyeyeva, doctorante en sciences de l'information et de la communication, spécialiste de diplomatie publique numérique, géopolitique et conformité. L'article 108 de la Constitution prévoit également que le président exerce ses fonctions jusqu'à l'entrée en fonction de son successeur.

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Viennent ensuite les difficultés organisationnelles « d'une ampleur exceptionnelle, notamment d'accès au suffrage », souligne la spécialiste. « Mettre à jour le registre électoral ukrainien et effectuer les préparatifs nécessaires au scrutin prendront beaucoup de temps », a prévenu Oleh Didenko, président de la Commission électorale centrale (CEC), dans une interview à Reuters en janvier.

Des chiffres qui parlent : électeurs déplacés, bureaux détruits

Selon la CEC, environ 34 millions d'électeurs figurent au registre. Près de 1,5 million n'ont pas d'adresse électorale. Entre 4 et 4,5 millions d'Ukrainiens se trouvent à l'étranger, alors que le réseau ne compte que 104 bureaux de vote consulaires, soit plus de 43 000 électeurs potentiels par bureau. Dans le pays, près de 2 000 des plus de 30 000 bureaux de vote ont été détruits ou endommagés, principalement dans l'est, selon Didenko.

Par ailleurs, environ 800 000 Ukrainiens servent dans l'armée, et au moins 20 % des électeurs vivent dans des territoires annexés par la Russie depuis 2022, voire 2014. « Dans ces régions, les élections n'auraient aucune valeur sous la pression des Russes. Les populations ne reçoivent plus de communication de la part de l'Ukraine, ils ne pourraient même pas suivre de campagnes électorales, y compris à distance », assure Nicolas Tenzer, analyste des questions géostratégiques.

Le risque d'une campagne inégalitaire et de l'ingérence russe

« Une élection démocratique ne consiste pas uniquement à déposer un bulletin. Elle suppose de pouvoir s'informer, débattre, faire campagne, se présenter et voter dans des conditions suffisamment équitables », rappelle Yuliya Matvyeyeva. Entre les mouvements de population et les bombardements, une campagne serait très inégalitaire, avec un risque de division. « Elle transformerait immédiatement des questions existentielles en objet de compétition partisane : la mobilisation, la conduite des opérations militaires, les dépenses de défense… », énumère-t-elle.

Une vulnérabilité que pourrait exploiter la Russie. « L'ingérence russe est très présente. Fake news, deepfakes, faux sites Internet… Ce n'est pas du tout un hasard si la Russie insiste pour l'organisation d'élections en Ukraine et que c'est un levier de leur propagande », insiste Nicolas Tenzer, auteur de Notre guerre - Le crime et l'oubli : pour une pensée stratégique. « L'objectif le plus efficace d'une opération d'ingérence ne serait peut-être même pas de faire élire un candidat particulier. Il pourrait être d'empêcher tout vainqueur de disposer d'une légitimité incontestée », abonde Yuliya Matvyeyeva.

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Une opinion publique partagée, des travaux en cours

Selon le dernier sondage de l'Institut de sociologie de Kiev (KIIS) réalisé en juillet-août, seules 15 % des personnes interrogées estiment que des élections devraient avoir lieu avant la fin de la guerre. Néanmoins, « l'absence de demande majoritaire pour des élections immédiates n'est pas un chèque en blanc au pouvoir en place », estime Yuliya Matvyeyeva.

Le Conseil de l'Europe et les institutions ukrainiennes travaillent actuellement sur les conditions nécessaires à l'organisation d'élections après-guerre. « Il faut finalement se protéger contre deux risques opposés : utiliser la guerre pour prolonger indéfiniment le statu quo politique ; ou organiser des élections trop tôt et obtenir un résultat formellement électoral, mais démocratiquement fragile », résume-t-elle.