Le gouvernement américain a annoncé lundi qu'il allait « couper toutes les ressources économiques » de l'Iran, promettant un « D-Day économique », en référence au débarquement de 1944. Cette menace intervient alors que Téhéran vit sous sanctions quasi continues depuis quinze ans, selon Thierry Coville, chercheur à l'IRIS et spécialiste de l'Iran.
Un pays sous sanctions depuis 1979
Un premier embargo commercial a été imposé par les États-Unis dès le début de la crise des otages en 1979. Depuis, les punitions économiques se succèdent, avec quelques périodes de détente. Mais « depuis quinze ans, l'Iran est sous sanctions quasi continues », rappelle Thierry Coville.
Sylvie Matelly, professeure associée à SKEMA Business School et experte des sanctions, estime que « ces sanctions sont là pour pallier la difficulté des États-Unis à s'imposer militairement, alors que Donald Trump s'est engagé dans un cul-de-sac absolu en Iran dont il ne sait se dépêtrer ».
Un Iran suradapté aux sanctions
À force, le régime a appris à respirer en circuit fermé. « Les sanctions, on le voit aussi avec la Russie depuis 2022, obligent à devenir plus autonome. Les chaînes d'approvisionnement se raccourcissent et se réorientent. Le régime trouve de nouveaux partenaires et de nouvelles méthodes de contournement », liste Sylvie Matelly.
Pour contourner son exclusion du réseau bancaire SWIFT, Téhéran recourt à une kyrielle de sociétés-écrans. Lorsqu'elles sont découvertes, elles ferment… avant de rouvrir sous un autre nom. Le régime iranien et sa population ont aussi appris à se servir de la cryptomonnaie pour contourner le circuit bancaire classique.
« L'Iran a concentré son commerce avec les pays voisins : Irak, Pakistan, Turquie. Il y a beaucoup de commerce informel. Or, il est impossible de bloquer tous ces flux », prévient Thierry Coville. Le monde s'est complexifié depuis 1979, sapant de plus en plus l'efficacité des sanctions économiques. « Il y a tellement de flux qu'il devient difficile de tous les contrôler, en particulier depuis une vingtaine d'années », abonde Sylvie Matelly.
L'une des manifestations concrètes de cet écueil se trouve dans les « flottes fantômes », ces navires non identifiés qui permettent à des pays comme la Russie, mais aussi l'Iran, d'exporter leurs produits à l'abri des sanctions économiques.
Cette muraille qu'est la Chine
Le rétablissement des sanctions économiques américaines en 2018 avait poussé une myriade d'entreprises européennes à rompre tout lien économique avec l'Iran. Les acteurs les plus susceptibles de se trouver réceptifs aux sanctions de Donald Trump ont donc déjà quitté la bulle économique iranienne. Pour ceux qui restent, et notamment la Chine, la pilule sera probablement plus difficile à faire avaler. Washington souhaite cibler les partenaires commerciaux de Téhéran qui échangent avec lui sur la technologie, l'or, le transport maritime ou encore l'aviation.
« La Chine prendra toutes les mesures nécessaires pour défendre fermement ses droits et ses intérêts », a rétorqué ce mardi un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, regrettant ces entorses au droit international. « Je vois mal la Chine céder aux pressions américaines », commente Thierry Coville, qui rappelle que l'Iran aurait stocké des dizaines de millions de barils de pétrole en mer. En parallèle, la Banque centrale iranienne affirme avoir stocké suffisamment de monnaie étrangère dans le pays pour survivre à ce type d'agression économique.
Mourir d'inanition ou de rébellion
Nombre d'observateurs, notamment en Iran, accusent Donald Trump d'attendre les élections de mi-mandat, en novembre. Téhéran s'inquiète qu'il ne reprenne ensuite ses bombardements sur l'Iran. Temporiser avant ce scrutin crucial permettrait d'éviter un scénario catastrophe pour le président républicain : celui d'une reprise des frappes iraniennes sur les pétroliers transitant par le détroit d'Ormuz. Le cours du pétrole pourrait alors se remettre à flamber et son inflation se faire sentir à la pompe des Américains, particulièrement sensibles à ce sujet.
Or, « grâce à la politique de Trump, les radicaux sont beaucoup plus puissants en Iran », souligne Thierry Coville. Après les différents assassinats des têtes du régime, et notamment du Guide Suprême Ali Khamenei, les Gardiens de la Révolution ont effectivement renforcé leur pouvoir sur le pays. L'aile la plus radicale en est sortie gagnante. « Une fois de plus c'est la population iranienne qui va souffrir. Ils meurent de faim, n'ont aucun espoir d'avenir et se font massacrer dès qu'ils s'opposent au régime », s'indigne Sylvie Matelly.
En Iran, le taux de pauvreté touche désormais la moitié de la population. L'inflation frôlait les 70 % au 22 juillet et la monnaie nationale subit une dépréciation record. Dans ce contexte de misère humaine, l'espoir américain de voir la population se soulever se heurte à une réalité brutale. À chaque vague de protestation, le pouvoir répond par une répression sanglante. En janvier dernier, plus de 30 000 personnes auraient été massacrées par le pouvoir iranien. Le soulèvement avait trouvé son origine dans l'effondrement du rial iranien et l'explosion du prix des produits de première nécessité comme le riz ou le lait. Depuis, l'horizon n'a fait que s'obscurcir pour les Iraniens, pris en étau entre le blocus économique américain et la terreur du régime. Le choix se résume désormais à mourir de faim dans l'indifférence du monde ou mourir dans la rue sous les balles du régime.



