Une rencontre fatale
En 1987, lorsque leurs regards se croisent, Karla Homolka a 17 ans, Paul Bernardo 23. L'attraction est immédiate. « Le fait qu'ils se rencontrent, c'est un peu la mèche et l'allumette », explique Emily Tibbats, autrice et spécialiste des tueurs en série. Lui est déjà auteur de plusieurs viols et agressions sexuelles ; elle est attirée par la violence. « C'est la rencontre de deux esprits pervers », résume Stéphane Berthomet, auteur et créateur de podcasts true-crime au Québec.
Sur les photos, le couple affiche une beauté blonde et souriante, typique des années 1990. Cette apparence lisse leur vaudra le surnom de « Ken et Barbie » dans les médias. Mais derrière ces images de papier glacé se cache une réalité atroce : ils ont violé et tué plusieurs adolescentes, bouleversant le Canada au début des années 1990. « Il y avait toutes les composantes pour soulever l'indignation et en faire une affaire médiatisée », souligne Stéphane Berthomet. « Ce sont des jeunes gens qui présentent bien et qui commettent des crimes atroces, documentés en vidéo. » Un niveau d'horreur « rarement atteint », selon le spécialiste.
Les racines de la violence
Paul Bernardo, né en 1964 à Scarborough, a développé une haine des femmes dès l'enfance, au sein d'une famille dysfonctionnelle. Sa mère, en pleine dépression, vivait au sous-sol ; son père, violent, était accusé d'abus sexuels sur mineurs, notamment sur sa propre fille. À 16 ans, Paul apprend qu'il est né d'une relation extraconjugale, une révélation qui renforce sa misogynie. « Dans l'histoire de Bernardo, on sent rapidement des traces de manipulations, de contrôle », observe Stéphane Berthomet.
En 1987, il agresse une première jeune femme de 21 ans. D'autres viols suivront, parfois sous la menace d'un couteau. Les médias traquent le « violeur de Scarborough » mais la police peine à l'arrêter. Interrogé car il ressemble au portrait-robot, Paul Bernardo s'en sort sans être inquiété, grâce à son physique avantageux et son éloquence.
La dérive meurtrière
Dans l'intimité du couple, Paul ne cache pas son passé criminel. « Au lieu de le rejeter, elle le prend à son compte. Jusqu'à quel point elle l'encourage ou participe ? C'est la grande question de cette affaire », s'interroge Stéphane Berthomet. Karla, issue d'une famille de classe moyenne, aînée de deux sœurs, aspirait à travailler avec les animaux. « Rien n'apparaît de particulier dans son parcours », ajoute-t-il. En 1988, elle travaille comme assistante dans une clinique vétérinaire ; ses collègues notent une certaine froideur et une tendance à la manipulation.
Les fiançailles marquent l'entrée dans l'horreur. Paul Bernardo devient obsédé par Tammy Homolka, la petite sœur de Karla. En décembre 1990, ils droguent l'adolescente de 15 ans dans la maison familiale. Paul la viole pendant que Karla filme. Inconsciente, Tammy s'étouffe et meurt. La mort est attribuée à une consommation excessive d'alcool et classée comme accidentelle, offrant au couple une impunité totale.
La dérive criminelle s'accélère. Le jour de leur mariage, le 29 juin 1991, le corps de Leslie Mahaffy, 14 ans, est repêché dans le lac Gibson, démembré et coulé dans du béton. En avril 1992, Kristen French, 15 ans, est retrouvée dans un fossé, enlevée quelques jours plus tôt sur le parking d'une église.
Le scandale judiciaire
Le duo se déchire. En 1993, Karla est hospitalisée après des violences conjugales graves de la part de Paul. Elle le quitte. L'affaire attire l'attention des forces de l'ordre, qui analysent un prélèvement ADN de Paul Bernardo : les résultats confirment qu'il est le violeur de Scarborough. Karla, d'abord peu coopérative, finit par collaborer et avoue l'étendue des activités criminelles du couple.
Considérée comme une victime sous emprise, elle devient un témoin clé et négocie une peine de douze ans de prison. En 1994, elle divorce. Mais un nouvel élément bascule l'affaire : des cassettes vidéo cachées dans la maison du couple, occultées par l'avocat de Paul Bernardo. Ces images de « sévices et d'humiliations affreuses », selon Emily Tibbats, deviennent des preuves cruciales contre Bernardo, mais aussi contre son ex-femme, « replacée dans une position différente », de victime à « complice joyeuse », souligne Emily Tibbats.
L'accord judiciaire devient un « pacte avec le diable » aux yeux de l'opinion publique. Des pétitions sont lancées pour revenir sur la condamnation de Karla, en vain.
L'après-procès
Karla Homolka sort de prison en 2005. Elle change de nom, se marie et a trois enfants. Paul Bernardo, condamné à la prison à vie sans possibilité de libération avant vingt-cinq ans, est déclaré délinquant dangereux. Ses demandes de libération conditionnelle en 2018, 2021 et 2024 ont toutes été refusées. L'affaire reste l'une des plus marquantes de l'histoire criminelle canadienne.



