Dans un entretien au Monde, le poète et écrivain russe Dmitri Bykov dresse un tableau sombre de la société russe actuelle. Selon lui, une guerre civile larvée se déroule entre le peuple et le pouvoir, une confrontation silencieuse mais brutale.
Une guerre invisible mais réelle
Bykov explique que cette guerre ne se manifeste pas par des combats de rue, mais par une opposition quotidienne : refus de se conformer, résistance passive, et surtout une défiance généralisée envers les institutions. Il estime que 70 % des Russes désapprouvent la politique du Kremlin, mais que la peur de la répression les empêche de s'exprimer ouvertement.
L'écrivain cite le cas de l'opposant Alexeï Navalny, dont l'empoisonnement et l'emprisonnement ont illustré la détermination du pouvoir à éliminer toute opposition. « Le régime a montré qu'il était prêt à tout pour rester en place », affirme-t-il.
La répression comme outil de contrôle
Depuis le début de la guerre en Ukraine, la répression s'est intensifiée. Les lois sur les « fake news » et le discrédit de l'armée ont permis de museler les voix critiques. Bykov souligne que plus de 4 000 personnes ont été poursuivies pour ces motifs en 2023. Les médias indépendants ont été fermés ou contraints à l'exil, et les réseaux sociaux sont étroitement surveillés.
« Le pouvoir a peur de son propre peuple », déclare Bykov. Il compare la situation à une « dictature douce » où la violence est latente mais omniprésente.
L'apathie comme stratégie de survie
Face à cette répression, une grande partie de la population choisit l'apathie. Bykov observe que les Russes se replient sur leur vie privée, évitant tout engagement politique. « C'est une forme de résistance passive, mais aussi une tragédie », dit-il. Selon un sondage du Centre Levada, 65 % des Russes préfèrent ne pas s'intéresser à la politique pour éviter les ennuis.
Cette apathie est renforcée par la propagande d'État, qui présente la Russie comme une forteresse assiégée par l'Occident. Bykov dénonce cette manipulation : « On nous fait croire que nous sommes en guerre contre l'OTAN, alors que la vraie guerre est contre notre propre peuple. »
Un avenir incertain
Pour Bykov, l'issue de cette guerre civile larvée est incertaine. Il craint que le régime ne s'enfonce dans une répression encore plus dure, mais il voit aussi des signes d'espoir dans la jeunesse russe, plus connectée et critique. « Les jeunes voient à travers le mensonge, mais ils ont besoin de leaders et de soutien », conclut-il.
En attendant, la société russe reste fracturée, entre ceux qui soutiennent le pouvoir par peur ou conviction, et ceux qui résistent silencieusement. Une guerre qui, selon Bykov, pourrait durer des décennies.



