Merci et au suivant, une série turque ? Vraiment ? Elle cartonne sur Netflix en France – trois saisons et trois fois dans le top 10 – et pourtant elle déroute. Des scènes de sexe, de l'alcool, une héroïne avocate en talons dans un Istanbul glamour : difficile de reconnaître dans Merci et au suivant l'image qu'on se fait des séries turques. Alors, dizi ou pas dizi ?
Une série issue d'une industrie colossale
La Turquie est aujourd'hui le troisième exportateur mondial de fictions télévisées, derrière les États-Unis et la Grande-Bretagne. Entre 2020 et 2023, la demande mondiale de séries turques a bondi de 184 % – contre 73 % pour les séries coréennes, selon la société d'analyse Parrot Analytics. Tout a commencé en 2008 avec Mille et Une Nuits, la première série exportée à l'international par Global Agency. « À l'époque, c'était quelques millions de dollars. Aujourd'hui, on est à presque 700 millions de dollars », résume Izzet Pinto, fondateur de la société, toujours leader du secteur. Quelque 400 millions de téléspectateurs regardent des séries turques sur la télévision gratuite dans le monde. Les marchés phares : le Moyen-Orient en tête, suivi de l'Amérique latine – où l'habitude des telenovelas facilite l'adoption –, puis l'Europe.
L'ADN du dizi
Qu'est-ce qu'un vrai dizi ? Ce sont des feuilletons diffusés sur les grandes chaînes gratuites turques – ATV, Kanal D, Show TV – avec des épisodes pouvant aller jusqu'à trois heures, environ 35 par saison. La plupart sont des histoires d'amour mêlant romance et vengeance, dans des décors luxueux avec des acteurs séduisants. Mais leur singularité tient aussi à ce qu'ils ne montrent pas : les régulateurs turcs floutent les bouteilles d'alcool, interdisent les scènes de sexe et sanctionnent les baisers à l'écran. Loin d'appauvrir les séries, cette contrainte a forgé un style : regards langoureux, frôlements, tension érotique suggérée plutôt qu'exhibée.
« Ces séries montrent tous les aspects de la société turque – le côté laïc, le côté religieux, les femmes émancipées, les conflits de classes… dans des décors somptueux », détaille Riva Kastoryano, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de la société turque.
Une série hybride assumée
Merci et au suivant n'est pas un dizi. C'est une production Netflix : épisodes de 45 minutes, deux saisons, rythme occidental, scènes de sexe et alcool affiché – tout ce que la télévision gratuite turque interdit. « Les plateformes changent les règles et changent les histoires », reconnaît Izzet Pinto. Mais il nuance aussitôt : « Elles font grossir le gâteau. Sans Netflix, on n'aurait jamais vu Squid Game – c'est trop violent pour la télé gratuite. » Sa conclusion est nette : « Il y aura toujours deux lignes. Le style telenovela sur la télé gratuite, et le style occidental sur le digital. Ces deux lignes vivront ensemble, mais séparément. »
Istanbul libérale et cosmopolite, est-ce une imposture ? « C'est une partie de la vie d'Istanbul, répond Izzet Pinto. Ce n'est pas toute la Turquie, mais ce n'est pas faux non plus. » Riva Kastoryano abonde, avec une comparaison parlante : « C'est comme Paris par rapport au reste de la France. Istanbul, c'est pareil. »
Le soft power turc à l'œuvre
Le succès des séries turques à l'étranger est un puissant outil de soft power. « C'est une publicité incroyable, dit Izzet Pinto. Plus de touristes viennent grâce aux séries turques, et le label « Made in Turkey » devient plus fort. » Riva Kastoryano va plus loin : « Le message est clair – montrer un autre visage de la Turquie. Et ça dépasse même l'intérêt turc. »
Alors, Merci et au suivant est-elle représentative des séries turques ? À moitié. Elle en garde l'essentiel – la beauté des décors, l'intensité romantique, le glamour d'Istanbul. Mais elle abandonne le reste : les épisodes fleuves, la chasteté imposée, le mélodrame familial. Un hybride calibré pour l'Occident, fabriqué en Turquie. C'est peut-être la définition du dizi de demain !



