Sébastien Lapaque, écrivain et chroniqueur au Point, rapproche dans sa dernière chronique les trajectoires de Jair Bolsonaro, Luiz Inácio Lula da Silva et Javier Milei. Pour lui, ces trois figures du populisme latino-américain sont les héritières d'un ancien mythe : celui du roi caché, souverain disparu dont le retour est attendu pour rétablir l'ordre et la justice.
Ce rapprochement surprenant nourrit une réflexion sur la séduction démocratique et ses dérives autoritaires, alors que l'Amérique latine demeure le terreau fertile des promesses messianiques.
La rémanence du mythe sébastianiste
Lapaque convoque d'abord le souvenir de Sébastien Ier, roi du Portugal mort en 1578 dans les dunes de Ksar el-Kébir. Jamais son corps ne fut retrouvé, donnant naissance au sebastianisme, une croyance selon laquelle le jeune souverain reviendrait un jour pour délivrer la nation du joug étranger. Ce fantasme a traversé les siècles et traversé l'Atlantique, s'implantant profondément dans la culture brésilienne puis argentine.
Selon le chroniqueur, Bolsonaro, Lula et Milei puisent, consciemment ou non, dans ce fonds symbolique. Chacun se présente comme l'instrument d'une restauration nationale, celui qui vient débloquer une politique confisquée par des élites corrompues. Le mythe du roi caché devient ainsi une clé de lecture des discours de campagne et des imaginaires militants.
Trois populismes, une même structure
L'ancien capitaine brésilien, l'ancien métallo syndicaliste et le professeur d'économie ultralibéral semblent irréconciliables. Pourtant, ils obéissent selon Lapaque à une même grammaire politique : le père providentiel et le retournement de l'histoire.
Au Brésil, le face-à-face de 2022 a répété l'affrontement des récits. Lula, vainqueur au second tour le 30 octobre 2022 avec près de 60,3 millions de voix, a célébré son retour sur la scène politique. Bolsonaro, lui, a rassemblé 58,2 millions d'électeurs, un score immense pour un sortant hostile à la démocratie. Chaque camp s'est pensé comme dépositaire d'une mission sacrée.
En Argentine, Javier Milei a été élu à la présidence le 19 novembre 2023 avec environ 55,7 % des suffrages, sur la promesse de détruire un système politique perçu comme une caste. Sa gestuelle électorale, sa tronçonneuse, jusqu'à sa voix : tout est calibré pour incarner un sauveur hors du commun, un « roi » en rupture avec les courtisans du palais.
Un mythe incertain, une démocratie fragile
Le mythe du roi caché comporte toutefois une ambivalence que Lapaque souligne. Le héros attendu peut aisément se muer en despote, quand la volonté générale se confond avec la volonté d'un seul. L'historien sait que le sébastianisme fut aussi instrumentalisé au Portugal par des imposteurs, comme le pâtissier de Penamacor, qui se fit passer pour le roi ressuscité afin de provoquer révoltes et troubles.
Dans cette perspective, l'écrivain interroge l'état des démocraties modernes. Le recours au sauveur exprime une crise de représentation et la déshérence des partis traditionnels. Mais il blesse la délibération collective et la patience réformatrice. Lapaque voit dans le retour de telles figures le symptôme d'une société en manque de récit, plus que la solution à ses maux.
Faut-il craindre le retour du roi ?
La chronique ne tranche pas, mais elle invite à ne pas céder à l'ivresse spectaculaire des campagnes. Si le roi caché peut fasciner, son retour n'a jamais garanti le bonheur commun. Il signale davantage un vide institutionnel que sa plénitude.
L'Amérique latine, laboratoire mondial du populisme, montre combien l'exceptionnalisme du sauveur séduit au-delà de ses frontières. Bolsonaro, Lula et Milei, malgré leurs oppositions, confirment que la politique demeure hantée par les mythes. Sébastien Lapaque ne s'en étonne pas : il y voit la matière première de toute vie démocratique, à condition que la raison finisse par l'emporter sur l'enchantement.



