Quarante ans après l'accident nucléaire du 26 avril 1986, s'offrir un frisson vers Tchernobyl est devenu presque banal. On peut approcher le réacteur, à condition d'accepter d'être encadré et de ne pas s'écarter des sentiers battus. Mais certains choisissent d'entrer dans la zone par leurs propres moyens, comme Eugène, chauffeur-traducteur, et son ami, qui ont décidé d'explorer les marges de la zone interdite.
La zone, une destination touristique sous contrôle
Au fil des ans, le site irradié le plus connu au monde est devenu une destination pour les touristes en quête d'émotions fortes. Les visites sont permises mais strictement encadrées : il faut montrer patte blanche, se munir des autorisations ad hoc et s'acquitter d'une centaine d'euros. Un seul point d'entrée est autorisé et la présence d'un guide officiel est obligatoire. Il existe cependant une « porte de derrière » : la partie occidentale de la zone de Tchernobyl est moins surveillée.
Rien n'a changé ou presque
Une petite pluie froide rince les bouleaux et les fourrés. En guise de signalisation routière, un bas-relief argenté et moulé montre le héros de la conquête spatiale Youri Gagarine, premier homme dans l'espace, tout sourire. Rien n'a changé ou presque dans la « zone » depuis la catastrophe. Mais la nature semble avoir repris ses droits, comme le rappelle l'apparition d'un lièvre qui déboule sur la route défoncée.
Sorti de nulle part, un petit convoi funéraire avance au pas. Impossible de le dépasser, explique Eugène, contraint d'attendre : « La mort précède et nous suivons. Ce n'est pas de la croyance, mais un fait. Celui qui dépasse un cercueil encourt mille dangers mortels. » Fiodor, un parent du défunt, se félicite de la longévité de son aïeul : « Il avait 86 ans, il vivait ici, à Bazar, depuis toujours. La preuve que les radiations maintiennent en forme ! »
Bazar, un village entre survie et abandon
À 120 kilomètres seulement au nord-ouest de Kiev, l'entrée dans la « zone » n'est balisée par aucun checkpoint. Il n'y a pas de panneau signalant le risque de contamination radioactive. Les gens du coin savent eux où passe la frontière invisible car, après des tests effectués en 1993, certaines localités des environs ont été évacuées en plus de celles qui l'avaient été au lendemain de la catastrophe. C'est le cas de Bazar, une petite bourgade de quelques centaines de maisons qui tient son nom de son passé mongol, au XIIIe siècle, alors qu'elle était le plus grand marché d'esclaves de toute la région.
Des loyers à quelques centimes
Dans la rue centrale, cabossée, le trafic est inexistant. Les rares habitants se retournent au passage de chaque véhicule. Les trois quarts des bâtiments sont ravagés, mais tout est paisible. Au centre : la mairie, le parc adjacent et sa statue soviétique en mémoire des martyrs de la Grande Guerre patriotique. Les carreaux manquent aux fenêtres du deuxième étage, débris et gravats encombrent les pièces. Tout semble abandonné.
Contre toute attente, l'administration survit : le maire et son adjointe tiennent le siège dans une aile du rez-de-chaussée, derniers remparts contre l'oubli. Natalya est native du village ; elle n'est partie qu'au moment de l'évacuation forcée lorsque, en 1993, sept ans après la catastrophe de 1986, des tests effectués par le gouvernement ukrainien ont montré que les alentours étaient contaminés. Bazar a été alors classée en « zone 2 », celle où il est a priori interdit d'habiter. « Certains sont restés malgré tout et peu à peu d'autres sont revenus, au compte-goutte, explique l'adjointe qui déplore le manque de vie dans son village. Il y avait plus de 2 000 habitants avant la catastrophe, nous sommes aujourd'hui à peine plus de 500. »
Terres et bâtiments de la zone 2 ont été confisqués par l'État qui perçoit un loyer de la part des habitants. « Ce n'est que 15 kopecks par mètre carré et par mois. C'est une somme symbolique. Pour une maisonnette de 50 mètres carrés, cela fait 15 hryvnias par mois [NDLR : environ 30 centimes d'euro]. » L'électricité est aux frais des locataires, mais il n'y a ni gaz ni eau courante.
La modicité des loyers a convaincu certains déplacés de la guerre de s'installer sur la commune malgré les risques éventuels de la radioactivité. Natalya balaie cela d'un revers de main. « Il y a probablement moins de radiations ici que dans d'autres endroits du pays. Depuis dix ans, le gouvernement parle de nous déclasser en zone normale, mais rien n'a été fait. C'est politique. Les experts sont venus faire des tests, mais les autorités ne nous ont pas communiqué les résultats. En fait, on ne sait rien. Et il y a des rumeurs sur les risques, surtout depuis l'accident de l'année dernière. »
L'accident du drone en 2025
L'accident dont parle Natalya a eu lieu le 15 février 2025 : le danger est alors venu du ciel. Au milieu de la nuit, un drone russe survole à basse altitude les forêts de Tchernobyl puis s'écrase sur l'arche construite pour isoler de manière étanche le réacteur n° 4, celui qui a explosé en 1986, et empêcher toute fuite radioactive. À quelques mètres du sommet de la structure métallique, l'explosion a creusé un trou de 7 mètres de diamètre dans le sarcophage dont s'échappent des fumées noires. Il n'y a pas de risque immédiat, mais l'eau qui s'infiltre dans la toiture corrode la structure métallique. Un simple drone a ruiné l'étanchéité du toit construit pour durer des dizaines d'années. Aucune fuite n'a été décelée mais les rumeurs ont réveillé les craintes des habitants de la région qui se plaignent de ne pas bénéficier d'informations précises.
« Des champignons comme des ballons de foot »
Olga et Evgueni se sont installés à Bazar en 2015 lors de la guerre du Donbass. Sur la rue principale, au milieu des bicoques en ruines, une palissade blanche entoure leur belle villa. « Les séparatistes prorusses ont occupé notre maison dans le Donbass après que nous avons fui. Et, en 2022, les bombes l'ont détruite. On est venu ici parce que nous voulions une maison avec jardin et nous n'avions pas beaucoup d'argent. Nous avons tout investi ici pour remettre en état la demeure », explique fièrement Evgueni en montrant la véranda qu'il a construite de ses mains.
L'ancien mineur du Donbass a connu une période difficile : « J'ai fait un infarctus et puis il y a eu l'oncologie », dit-il pudiquement. « Oncologie », c'est le terme générique que les habitants du coin utilisent pour ne pas nommer avec plus de précision les différents cancers. Est-ce lié aux radiations ? « Je n'en sais rien. On ne nous dit rien. Je mange sainement, surtout les légumes et les patates que je fais pousser. »
Plus loin dans la rue réside une famille qui a fui l'année dernière les combats de Kharkiv. « Mes petits-enfants ne supportaient plus le bruit des explosions, alors on a décidé de revenir ici dans la maison familiale de ma femme, raconte Vassil. En été, c'est sublime et sauvage. Il y a des quantités de champignons par ici, la cueillette est notre passe-temps préféré. Myrtilles, chanterelles et champignons blancs abondent dans les bois. Comme le gibier. »
Lidia, son épouse, revient de la cuisine avec de grands bocaux remplis à ras bord de girolles. Craignent-ils la contamination radioactive ? Vassil éclate de rire. « Nous sommes de Kharkiv, nous ne craignons rien. » Et Lidia de surenchérir : « Selon certains tests, il y a moins de radioactivité ici qu'à Kiev. Les champignons contaminés, ce sont des bobards. Il faut boire du samogon [NDLR : alcool distillé artisanalement], ça soigne tout, y compris les radiations », conclut-elle dans un rire général.
Le vrai problème à Bazar, c'est l'absence d'eau courante et l'économie locale moribonde. « Les jeunes s'en vont faute de travail, déplore Vassil. Ma fille aînée est allée à Kiev parce qu'elle ne trouvait rien ici. On s'ennuie un peu. Mais les enfants peuvent jouer dans la nature. »
Agriculture bio pour l'Europe
À la sortie du village, un retraité à vélo transporte d'énormes champignons. « Rien d'extraordinaire, dit-il. J'en ai déjà ramassé qui étaient plus gros que des ballons de foot. » Il remonte en selle, agacé quand on mentionne une possible radioactivité. Des champs cultivés entourent les dépendances d'une grande ferme. Un ouvrier surgit, le patron n'est pas là. « Tout pousse ici : les betteraves, le chou et les patates. Nous ne faisons que du bio pour l'export. Nous avons les labels : pas de pesticides ici ! »
Plusieurs villages ont été totalement désertés autour de Bazar. Laissé à l'abandon au milieu des pinèdes, Velyki Klischi a été dévasté par les flammes, comme Velyki Min'ky. Il ne reste, dans le premier, que l'église et dans le deuxième, un cimetière. Aucune route directe ne relie Bazar à Tchernobyl, mais des chemins de traverse, à peine carrossables, desservent des hameaux abandonnés avant de pénétrer la zone interdite. C'est là que nous allons.
Maria, seule habitante de son village
Maria habite dans les bois au milieu de nulle part, dans une maison entourée de ruches et de tulipes. Elle n'a jamais quitté son village, dont elle est désormais la seule habitante. Les autres bâtiments ont disparu, dévorés par la forêt. Elle était présente lors de la catastrophe de 1986. « Le gouvernement a réuni tous les responsables des établissements scolaires de la région, dont moi, se souvient-elle. Les enfants de Tchernobyl, de Prypiat et de Poliske devaient être évacués sans délai. Ils sont d'abord venus ici, puis nous avons été envoyés en Crimée. Nous avons tous été soumis alors à de fortes radiations. Surtout les premiers jours quand nous avons cherché les enfants à Poliske, un des coins les plus pollués de la zone. »
Maria est en rémission, elle a été opérée de la glande thyroïde après un cancer. Mais elle espère que la terre qu'elle habite soit épargnée. « La radioactivité s'est propagée de manière aléatoire, explique-t-elle. Un lieu est dangereux mais 200 mètres plus loin, tout va bien. Par exemple, il faut éviter le village mort de Bober, à quelques kilomètres à peine et, surtout, Poliske. »
De faux canons et des tanks en carton ont été disposés dans les clairières pour tromper les drones russes. Mais dans un creux, à l'abri des branchages, des soldats en chair et en os s'affairent autour de vrais canons d'artillerie lourde à demi cachés. La position enterrée, creusée par les Russes lorsqu'ils ont occupé la zone en février 2022, a été récupérée par les militaires ukrainiens qui y vivent au mépris des risques.
La piste débouche à l'arrière de Bober, dont les immeubles n'en finissent pas de s'effondrer. Une pancarte tordue émerge du mort-bois et avertit du risque de contamination de la zone d'où nous venons. Nous poursuivons à la nuit tombante ; derrière un rideau de branchages en pagaille, on devine les immeubles en ruines de Poliske. Nous avons réussi à contourner le principal checkpoint qui interdit toute entrée dans la zone interdite. Là, un cerf s'immobilise derrière des gravats. Il nous jette un dernier regard avant de s'évanouir dans les bois.



