La Syrie a marqué lundi le premier anniversaire de la chute de Bachar al-Assad, l’an I de la reconstruction et de la pacification pour un pays fracturé, économiquement sinistré et meurtri par des années de guerre civile. État des lieux avec le géopolitologue Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (Iris), spécialiste du Moyen-Orient.
Une situation intérieure toujours fragile
Un an après la chute du régime sanglant de Bachar al-Assad, la situation est compliquée au niveau social et économique, mais aussi sur le plan politique. Les nouveaux maîtres de Damas avaient expliqué qu’ils voulaient un régime inclusif, ce qui a un sens très précis en Syrie, pays mosaïque tant les confessions et les ethnies sont multiples. Or, on est encore loin du compte. D’abord, tous ceux qui ont suivi le président syrien Ahmed al-Charaa dans son combat depuis des années détiennent aujourd’hui l’essentiel des postes politiques et administratifs. Ensuite, les minorités ne sont pas intégrées, ou très mal. Les Druzes et les Alaouites ont même été victimes de massacres.
La question est de savoir si les nouvelles autorités ont eu une responsabilité ou pas. La thèse de Didier Billion est que ces massacres ont été perpétrés par des milices mal contrôlées, car les forces liées à l’appareil d’État sont intervenues pour mettre le holà, mais trop tardivement. Il faudra observer s’ils traînent les responsables de milices devant la justice. Cela montre, en tout cas, une faiblesse de l’appareil d’État.
La question kurde, un test fondamental
La gestion du dossier kurde sera elle aussi un test. Il y a eu des accords, mais, en réalité, les choses n’ont pas avancé. Ce que veut al-Charaa, c’est intégrer la totalité des combattants kurdes dans l’armée régulière syrienne. Les Kurdes ne veulent pas, ils exigent d’avoir leurs bataillons. Le deuxième problème est la forme que va prendre l’intégration des Kurdes dans la nouvelle configuration syrienne. Les Kurdes seraient plutôt favorables à une solution de type fédéral, comme en Irak. Al-Charaa, lui, veut un régime centralisé. Donc, à ce jour, ils ne se sont pas mis d’accord. Pour l’instant, il n’y a pas d’affrontement entre l’armée nationale syrienne et les Kurdes, mais rien n’est réglé.
Retour des déplacés et situation économique
La situation intérieure reste donc très fragile, elle n’est pas satisfaisante. Mais il ne pouvait en être autrement. Vu l’état du pays, ceux qui ont pensé que la transition pourrait se faire rapidement ne connaissaient rien à la situation syrienne. La moitié de la population syrienne était déplacée, ou en exil. Au moins 5 millions de personnes étaient parties ; entre 200 000 et 400 000 personnes seraient revenues. Mais il y a aussi des allers-retours. Certains sont venus voir leurs proches, l’état de leur maison et sont repartis en Turquie, ils n’ont pas forcément envie de se réinstaller en Syrie tout de suite. Mais le lien est rétabli et il n’y a plus de problème de passage de frontières.
Ahmed al-Charaa : rupture avec le jihadisme mais pas avec l’islamisme
Ahmed al-Charaa a-t-il complètement rompu ses liens avec le jihadisme ? Il a rompu avec le jihadisme, pas avec l’islamisme. C’est un islamo-nationaliste. Didier Billion précise avoir lu des papiers disant que les gens n’ont pas le droit de fumer dans la rue, que les femmes n’ont pas le droit de sortir, que les chrétiens n’ont pas le droit de s’exprimer, que la charia est appliquée. C’est faux. Il revient tout juste d’un forum au Qatar, où al-Charaa était présent. Il nous a un peu baratinés, mais il est quand même assez impressionnant par la précision de ses réponses et il a beaucoup insisté sur cette nécessité de reconstruire une Syrie unitaire, centralisée. Une question lui a été posée sur la constitution intérimaire annoncée pour cinq ans avant des élections, le fait que c’est beaucoup trop long. Il a répondu : « Vu l’état du pays, je peux difficilement faire mieux ».
Perception du changement par la population
Pour le Syrien de la rue, le changement est-il déjà perceptible depuis un an ? Pendant les semaines qui ont suivi le départ de Bachar al-Assad, il y a eu un sentiment de libération et d’espoir extraordinaire. Les gens dansaient dans la rue tous les soirs. Un an plus tard, très peu regrettent l’époque de Bachar al-Assad, mais les gens ont en partie déchanté. Les gens n’ont plus peur de parler, c’est le grand changement, car tout le monde se méfiait de tout le monde, les services de renseignement étaient partout. Il y a donc un « sentiment de liberté », même si elle est relative. Il y a des progrès mais la misère reste très prégnante. 80 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et il y a tout à reconstruire. Les structures industrielles, agricoles, ont été détruites par près de quatorze ans de guerre civile. Tout cela ne peut pas se régler en quelques mois.
Il y a du fric qui arrive, il y a eu une conférence en juillet organisée par les Saoudiens, mais pour l’instant, c’est une goutte d’eau, il n’y a pas de flux de capitaux financiers significatifs, alors que ce pays en a besoin : on parle de 300 à 500 milliards de dollars nécessaires pour reconstruire la Syrie. Ce qui est à mettre à l’actif d’al-Charaa, c’est qu’il a fait obtenir la suspension des sanctions internationales qui mettaient le pays en situation de quasi-blocus. Sa stratégie de normalisation a été payante. C’est incontestable. Mais pour les investissements internationaux, ce n’est pas encore un pays sécurisé, ils restent très insuffisants, alors que c’est le nerf de la guerre.
Le sort de Bachar al-Assad et les menaces de déstabilisation
Qu’est devenu Bachar al-Assad ? « Tout le monde considère qu’il est toujours en Russie, explique Didier Billion. Je pense qu’il est protégé par Poutine, à condition qu’on n’entende pas parler de lui. Mais Poutine n’acceptera pas d’extrader un dirigeant qu’il a soutenu à bout de bras. » Bachar al-Assad s’est résigné à cet exil moscovite, selon des proches de sa famille. Mais d’autres membres de son premier cercle, dont son frère Maher, n’acceptent pas la fin de 54 années de dynastie. Exilés comme lui en Russie, ils consacreraient des millions de dollars à armer et organiser des dizaines de milliers de combattants dans l’espoir de fomenter des soulèvements contre le nouveau pouvoir syrien. Pour contrer ces projets séditieux, le gouvernement intérimaire a fait appel à un ancien allié d’Assad, Khaled al Ahmad. Cet ami d’enfance du président intérimaire Ahmed al-Charaa, chef paramilitaire sous Bachar al-Assad, s’efforce de convaincre les alaouites que leur avenir réside désormais dans cette Syrie post-Assad.
Rapprochement avec les États-Unis et défis régionaux
Quelle lecture faites-vous du rapprochement engagé entre la Syrie et les États-Unis ? Cela montre une évolution extraordinairement troublante d’Ahmed al-Charaa. Cet homme-là a quand même été mis en prison par les Américains en Irak. Maintenant, il est reçu à la Maison Blanche ! Trump considère la Syrie comme un élément important du dispositif qu’il est en train de mettre en place pour contenir l’Iran. Et al-Charaa ne porte pas dans son cœur les Iraniens, qui ont été les soutiens de Bachar al-Assad jusqu’à la fin. Donc, ce rapprochement, ce n’est pas du baratin, il y croit vraiment et considère que la seule chance de réinsérer la Syrie dans le jeu international, c’est de se situer aux côtés de Trump qui mène la danse dans la région.
Mais le nouveau régime de Damas fait face, dans le même temps, aux frappes d’Israël qui occupe aussi une partie du Golan. Israël essaie de déstabiliser ce pays et occupe illégalement une partie du territoire syrien, au mépris du droit international. Al-Charaa a parlé de 1 000 attaques israéliennes. Il y a donc une divergence entre les États-Unis et Israël. Car Trump veut faire du business dans la région, donc, il voit bien l’intérêt qu’il y a à remettre la Syrie dans le jeu régional et il s’appuie beaucoup, pour cela, sur la Turquie et sur l’Arabie saoudite qui sont très proches du nouveau pouvoir. Ce rapprochement, ce n’est pas du pipeau.
Le rôle de la Russie
Quel jeu joue la Russie là-dedans ? Al-Charaa s’est rendu en Russie, il a rencontré Poutine pendant plus de deux heures. Quand on connaît la politique qu’a menée la Russie sur la Syrie au cours de la guerre civile, c’est quand même un retournement de situation. Les Russes souhaitent maintenir leurs deux bases militaires principales à l’ouest. Al-Charaa a accepté. Il y a donc un processus de normalisation. Il a été reçu aussi en grande pompe par Macron, même si ça ne changera pas la face du monde, la France ne compte plus beaucoup. Mais il a prononcé un discours devant l’assemblée générale de l’ONU. Il est parvenu à réintégrer la fameuse « communauté internationale ».



