Le précédent fondateur : Senghor contre Dia
L'histoire nationale sénégalaise offre un précédent fondateur marquant. À l'aube de l'indépendance, le pays avait confié les rênes du pouvoir exécutif à deux hommes que tout semblait unir : le président-poète Léopold Sédar Senghor et son chef de gouvernement Mamadou Dia. Le premier incarnait la diplomatie d'un État naissant, tandis que le second détenait l'essentiel du pouvoir exécutif dans un système parlementaire où le président du Conseil dirigeait l'action gouvernementale.
Seulement, la concorde fut de courte durée. En 1962, au terme d'une crise politique savamment orchestrée, Senghor fit accuser son ancien compagnon de route de tentative de coup d'État. Mamadou Dia fut arrêté, jugé et emprisonné pendant plus d'une décennie. Le poète-président put alors remodeler les institutions et concentrer entre ses mains l'essentiel du pouvoir. Ainsi, ce duo fondateur s'était-il transformé en un duel fondateur.
Les alliances qui virent à la rivalité : l'exemple français
Toutefois, le Sénégal ne détient pas le monopole des alliances politiques qui tournent à l'affrontement fratricide. La Ve République française en a offert un exemple mémorable avec la rivalité entre Édouard Balladur et Jacques Chirac. L'ancien président s'était effacé pour permettre à son ami de trente ans de devenir Premier ministre lors de la cohabitation de 1993 sous François Mitterrand.
Deux ans plus tard, guidé par une ambition dévorante, Balladur tenta d'empêcher la candidature de Chirac à la présidentielle de 1995 en se présentant lui-même. Du jour au lendemain, l'allié d'hier devint un rival irréductible. Finalement, Chirac remporta ce duel de la droite, laissant son ex-compagnon politiquement meurtri.
On peut multiplier les exemples de compagnonnages politiques qui ont viré à la haine, aussi bien en Afrique qu'ailleurs. Les promesses de fraternité résistent rarement à l'épreuve de la conquête du pouvoir. Elles ne durent qu'une saison.
Le pacte implicite du Pastef et la mécanique du pouvoir
C'est cette mécanique implacable que l'on observe aujourd'hui se dessiner au Sénégal. La coalition qui a porté Bassirou Diomaye Faye au sommet de l'État, structurée autour des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité, reposait sur un équilibre précaire : un candidat par défaut, adoubé par un leader charismatique empêché de concourir.
À mesure que Diomaye Faye s'est installé au pouvoir, la mécanique s'est remise en marche. Le candidat par défaut est devenu président ; il nomme, arbitre et place ses hommes au cœur des institutions. Dépositaire des décrets de nomination et désormais au centre de toutes les décisions, il n'entend plus jouer les seconds rôles. Autour de lui, les réseaux d'influence se recomposent déjà.
Le risque d'un divorce politique annoncé
Dans la crise actuelle qui oppose le chef de l'État sénégalais à son Premier ministre, on peine à trouver autre chose qu'un calcul politicien : disposer d'un instrument partisan capable, le moment venu, de marginaliser le Premier ministre et préparer les prochaines échéances électorales.
L'actuel chef de l'État semble s'émanciper de ses propres engagements, ce qui peut expliquer l'attitude de rébellion de son Premier ministre. Tout porte à croire qu'un pacte politique liait les deux hommes. Dans l'imaginaire des militants du Pastef, ce pacte peut se résumer ainsi : Diomaye Faye devait être le dépositaire provisoire d'une victoire promise au parti, avant de transmettre le flambeau à Ousmane Sonko après un mandat.
La mécanique d'une rupture inévitable
Si le président sénégalais devait se détourner de cet engagement, il ne serait certes ni le premier, encore moins le dernier à renier sa parole donnée. Mais il aura fragilisé le parti qui l'a hissé au pouvoir et aura cédé aux sirènes des professionnels de la transhumance politique qui gravitent désormais autour de lui.
Ces mêmes individus qui, hier encore, militaient pour l'exclusion du Pastef de la vie politique sénégalaise et qui se découvrent présentement une admiration intéressée pour ses fonctions. L'image que le président Diomaye Faye va renvoyer dans l'opinion publique pourrait être désastreuse, accréditant l'idée trop répandue que la politique n'est qu'un théâtre d'opportunismes.
Une autre trajectoire était possible
Un Pastef uni, discipliné autour d'objectifs clairs comme la souveraineté économique, la réforme institutionnelle et la moralisation de la vie publique, pouvait durablement conserver le pouvoir. L'histoire politique africaine montre qu'un mouvement né d'une dynamique populaire peut gouverner longtemps à condition de préserver sa cohésion interne, comme l'a démontré l'ANC en Afrique du Sud.
Aujourd'hui, tout indique qu'un scénario de division se prépare. Dans ce scénario, Diomaye Faye n'aura pas besoin de limoger son Premier ministre. La mécanique politique déjà enclenchée effectuera le travail à sa place. Marginalisé, frustré, Ousmane Sonko, dont chacun connaît le tempérament volcanique, quittera de lui-même la primature pour retrouver les bancs de l'Assemblée nationale comme simple député.
Il pourra alors s'adonner à ce qu'il maîtrise le mieux : exercer une opposition frontale au pouvoir en place par la mobilisation populaire et la confrontation directe. Dans une telle occurrence, son ancien lieutenant ira-t-il jusqu'à le jeter en prison ? Tout reste possible, dans cette mécanique implacable des alliances politiques qui tournent au duel.



