Sénégal : Diomaye Faye limoge Sonko, rupture politique majeure
Sénégal : Diomaye Faye limoge Sonko, rupture politique

Pendant des mois, Dakar a retenu son souffle. Ce vendredi 22 mai au soir, le couperet est finalement tombé. Dans une déclaration sobre lue à la télévision nationale par le secrétaire général de la présidence, Oumar Samba Ba, le président Bassirou Diomaye Faye a annoncé avoir « mis fin aux fonctions de monsieur Ousmane Sonko, Premier ministre », entraînant de facto la chute de l'ensemble du gouvernement.

Derrière la sécheresse du communiqué, c'est une rupture politique majeure qui se joue au sommet du pouvoir sénégalais. À peine deux ans après leur victoire historique de 2024, le tandem qui incarnait l'espoir d'une génération se fracture publiquement. Et avec lui, peut-être, le récit politique le plus puissant qu'ait connu le Sénégal depuis l'alternance de 2000.

Car tout, dans l'ascension d'Ousmane Sonko et de Diomaye Faye, reposait sur une promesse de fidélité absolue. « Diomaye moy Sonko » (Sonko c'est Diomaye et Diomaye c'est Sonko, en wolof), scandait alors la jeunesse sénégalaise dans les rues de Dakar, Ziguinchor ou Thiès.

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« Diomaye moy Sonko », un slogan devenu piège politique

En réalité, la rupture ne s'est pas produite vendredi soir. Elle couvait depuis l'arrivée au pouvoir du duo en avril 2024. À l'époque, Bassirou Diomaye Faye n'était pas le premier choix du Pastef. Empêché de se présenter après sa condamnation pour diffamation, Ousmane Sonko avait désigné son fidèle lieutenant pour porter les couleurs du parti.

Le slogan de campagne – « Diomaye moy Sonko » – avait servi de passerelle électorale. Une manière de dire aux électeurs que voter Faye revenait à voter Sonko. Le calcul s'était révélé redoutablement efficace : porté par la popularité de son mentor, Diomaye Faye l'avait emporté dès le premier tour avec près de 54 % des voix.

Mais une fois installé au palais présidentiel, l'équilibre est progressivement devenu intenable. Ousmane Sonko continuait d'apparaître comme le véritable centre de gravité politique du régime, multipliant les prises de parole offensives et rappelant régulièrement que la « vision » appartenait d'abord au Pastef.

Face à lui, Diomaye Faye s'est peu à peu affirmé comme chef de l'État à part entière, notamment sur les dossiers sécuritaires et diplomatiques. Une montée en puissance présidentielle vécue par certains cadres historiques du Pastef comme une prise de distance vis-à-vis du projet originel.

Une rupture préparée de longue date

Officiellement, aucune raison n'a été avancée pour justifier le limogeage. Mais à Dakar, rares sont ceux qui y voient une surprise. Depuis plusieurs mois, les signes de rupture s'accumulaient entre les deux hommes.

Le président reprochait à son Premier ministre une « personnalisation excessive » du pouvoir et une omniprésence médiatique devenue étouffante. Début mai, dans une interview télévisée aux allures d'avertissement, Diomaye Faye avait publiquement recadré son chef de gouvernement : « Tant qu'il reste Premier ministre, c'est parce qu'il bénéficie de ma confiance. Quand ce ne sera plus le cas, il y aura un nouveau Premier ministre. »

Face à lui, Sonko ne cachait plus son impatience. Toujours patron incontesté du Pastef, majoritaire à l'Assemblée nationale depuis les législatives de novembre 2024, il continuait de parler à la base militante comme le véritable dépositaire du projet politique né dans l'opposition à Macky Sall.

Dans les coulisses du pouvoir, deux camps s'étaient progressivement formés : les « légalistes » autour du président, soucieux d'installer une présidence autonome, et les « sonkistes historiques », convaincus que Diomaye Faye n'était qu'un dépositaire temporaire du pouvoir populaire incarné par Sonko.

Fin 2025, le président avait commencé à structurer son propre appareil politique autour du mouvement « Diomaye Président », réduisant progressivement l'influence des fidèles de Sonko dans les cercles du pouvoir. En retour, le camp Sonko multipliait les avertissements publics contre ce qu'il considérait comme un éloignement des promesses originelles du Pastef.

La réforme électorale adoptée fin avril, ouvrant potentiellement la voie à une candidature de Sonko en 2029, a agi comme un accélérateur. À Dakar, beaucoup y ont vu le début d'une campagne présidentielle avant l'heure.

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FMI, dette, carburants : les fractures derrière la rupture

Le désaccord le plus profond concerne toutefois la gestion économique du pays. Selon plusieurs sources gouvernementales et diplomatiques à Dakar, les discussions avec le Fonds monétaire international ont cristallisé les tensions entre les deux hommes.

À son arrivée au pouvoir, le nouveau régime découvre l'ampleur de l'endettement sénégalais et accuse l'ancien président Macky Sall d'avoir dissimulé une partie de la dette publique. Le FMI suspend alors un programme de 1,8 milliard de dollars, poussant l'exécutif à engager des négociations délicates avec les bailleurs internationaux.

Dans l'entourage présidentiel, certains reprochent alors à Sonko une ligne jugée trop radicale face aux exigences du FMI, notamment sur les réformes budgétaires et la réduction des subventions énergétiques. À l'inverse, les proches du Premier ministre accusent le camp présidentiel d'abandonner progressivement les promesses souverainistes et sociales du Pastef.

Le ministre des Finances, Cheikh Diba, aurait notamment alerté l'exécutif sur le coût croissant des subventions énergétiques, dans un contexte d'endettement massif. Selon plusieurs observateurs à Dakar, les désaccords sur une éventuelle hausse des prix des carburants ont fini par paralyser l'appareil gouvernemental.

Le Sénégal affiche désormais une dette équivalente à 132 % du PIB, selon le FMI, faisant du pays l'un des plus endettés d'Afrique subsaharienne.

Le discours de trop

Vendredi encore, quelques heures avant son éviction, Sonko apparaissait combatif à l'Assemblée nationale. Interpellé sur la récente loi durcissant les sanctions contre l'homosexualité, il s'en est pris à « la tyrannie » de l'Occident qui chercherait, selon lui, à « imposer » ses valeurs au Sénégal.

Le Premier ministre a dénoncé un « diktat » occidental, refusant tout « moratoire » sur l'application de cette loi controversée. Un discours applaudi par les députés du Pastef, mais qui a aussi ravivé les inquiétudes des partenaires occidentaux du Sénégal au moment où Dakar tente de restaurer sa crédibilité financière auprès du FMI. Dans ce contexte explosif, Diomaye Faye semble avoir choisi la reprise en main.

Une nuit électrique à Dakar

À peine le décret présidentiel annoncé, les réseaux sociaux se sont embrasés. Devant le domicile d'Ousmane Sonko, à Keur Gorgui, des centaines de partisans ont afflué dans la nuit, criant son nom et dénonçant une « trahison ».

Peu après minuit, l'ancien Premier ministre est arrivé à son domicile de Keur Gorgui, à Dakar, où plusieurs centaines de partisans l'attendaient déjà. Certains scandaient son nom, d'autres dénonçaient une « trahison ». En quelques minutes, les réseaux sociaux sénégalais se sont transformés en chambre d'écho d'une rupture que beaucoup jugeaient inévitable depuis plusieurs mois.

« Jamais un Premier ministre n'avait autant défié son président. Le limogeage de Sonko est logique », écrit Arthur Banga, politologue ivoirien sur les réseaux sociaux.

Plusieurs figures politiques ont rapidement pris position. L'ancien maire de Dakar, Barthélémy Dias a appelé au calme tout en dénonçant une « crise institutionnelle grave ». L'avocat franco-espagnol Juan Branco, proche de Sonko depuis les années d'opposition, a lui évoqué « la plus grande trahison de l'histoire du peuple sénégalais ».

Les unes de la presse sénégalaise ce samedi traduisaient l'ampleur du choc. « La fracture », titrait un quotidien dakarois. « Diomaye prend le pouvoir », écrivait un autre. Ailleurs, les manchettes annonçaient « Adieu au duo » ou encore « Gueguerre au sommet ».

À Dakar, les diplomates étrangers observent désormais avec inquiétude l'évolution de la situation. Car la rupture dépasse largement une querelle d'ego. Elle met fin à l'équilibre fragile qui avait permis l'alternance de 2024 après des années de tensions sous Macky Sall, marquées par des manifestations meurtrières, des arrestations massives et une profonde défiance envers les institutions.

Un impossible tandem

En réalité, la crise actuelle révèle une contradiction originelle : le pouvoir sénégalais pouvait-il durablement fonctionner avec deux centres de gravité ? D'un côté, Bassirou Diomaye Faye disposait de la légitimité constitutionnelle de chef de l'État. De l'autre, Ousmane Sonko conservait une légitimité militante considérable, notamment auprès de la jeunesse urbaine et des cadres du Pastef. Pendant deux ans, le régime a tenté de faire cohabiter ces deux figures. Mais au Sénégal, où la présidence concentre historiquement l'autorité politique, la dualité ne pouvait durer éternellement.

En mai 2026, Diomaye Faye avait publiquement averti que le pouvoir risquait de sombrer dans « les ambitions personnelles ». Quelques semaines plus tard, il rappelait qu'il détenait seul le pouvoir constitutionnel de nommer – et de révoquer – son Premier ministre. Vendredi soir, il est passé à l'acte.

Le divorce ouvre désormais une séquence à haut risque. Si Sonko garde le contrôle politique du Pastef et de la majorité parlementaire, Diomaye Faye, lui, conserve l'appareil d'État et la présidence. Entre les deux hommes, la bataille pour 2029 vient sans doute de commencer. Mais pour de nombreux Sénégalais, l'inquiétude est ailleurs : chômage massif des jeunes, coût de la vie, dette record et promesses de rupture toujours attendues. Derrière la guerre des ambitions, beaucoup redoutent déjà que l'espoir né de l'alternance de 2024 ne se dissolve dans les fractures du pouvoir.

Le président doit désormais nommer un Premier ministre, qui doit être approuvé par les députés au plus tard trois mois après sa nomination.