Un duel sino-américain aux antipodes
Le duel sino-américain est aussi une confrontation entre deux hommes aux antipodes l’un de l’autre. L’huile et le feu. Le feu avec un Trump erratique, hectique, qui a les contours flous d’un livre ouvert, aux pages ébouriffées par une tempête. Son adversaire tiendrait plutôt d’un rébus pour le moins hermétique, composé d’idéogrammes dont le sens nous échappe. Si l’on veut prolonger notre série sur les parents des tout-puissants de ce monde, après Poutine et Trump, Xi Jinping propose un indéniable défi.
Il a été relevé par un professeur de Stanford, Joseph Torigian, dans un ouvrage (non traduit) nourri de sources chinoises, qui aborde le sphinx Xi Jinping par cette face parentale, notamment paternelle. The Party’s Interests Come First (« les intérêts du Parti sont prioritaires », non traduit). Le titre renvoie à l’une de ces formulations concises que Mao se plaisait à marteler à chacun de ses proches collaborateurs.
Le père de Xi Jinping : Xi Zhongxun
Né en 1913, Xi Zhongxun, le père du chef de l’État chinois, fut en effet, après 1949, l’homme de Pékin dans le nord-ouest de la Chine. L’habit blanc sur lequel Mao fit inscrire cette devise fut conservé comme une relique par le père de Xi. Il filait droit, respecta toujours les consignes, malgré les malheurs endurés de la main même du Parti et du révéré Mao, qui le déchut de toute responsabilité en 1962. Le début de seize années de brimades et de purgatoire dont son fils, alors âgé de 9 ans, fut aussi par ricochet la victime durable, rééduqué dans les campagnes du Shaanxi de 1969 à 1976.
Mao par cœur
Torigian décrit une scène édifiante située en juin 1976, peu avant le décès de Mao. Zhongxun est encore en disgrâce. Lors d’une brève visite du fils au père, on les trouve assis sur un canapé en sous-vêtements, le second obligeant le premier à lui réciter par cœur deux célèbres discours du Grand Timonier : « De la contradiction et de la pratique ». Jinping eut aussi à mémoriser, sur l’ordre d’un paternel terriblement autoritaire, le volume 4 des Œuvres choisies de Mao.
Dans une lettre adressée à son père, Xi Jinping exprime tout son respect et sa dévotion filiale : « Peu importe si on vous critiquait ou si vous étiez en situation délicate, dans votre cœur brillait la lumière d’une lanterne qui vous faisait avancer sur le juste chemin. Quand les gens nous traitaient de tous les noms, je n’ai jamais cessé de croire que mon père était un grand héros, qu’il était un père dont on ne peut être que fier. »
Mon père, ce héros ?
La carrière paternelle est en effet héroïque. À 16 ans, ayant perdu père et mère, il infiltre l’armée d’un seigneur de la guerre afin de retourner ses troupes. À 20 ans, en 1933, il dirige une base soviétique dans le Shaanxi. À 22 ans, il échappe de peu à la mort, sauvé de la grande purge interne au Parti par Mao, à qui il vouera une admiration jamais démentie. En 1949, il est le plus jeune des dirigeants communistes régionaux. En 1959, de tous les vice-Premiers ministres, il est encore le benjamin. Réhabilité par Deng Xiaoping en 1978, il devient l’adjoint de Zhou Enlai, puis de Hu Yaobang, en 1987, amené de fait à être l’un des maîtres d’œuvre des grandes réformes libérales des années 1980.
Une réputation de réformiste
Chargé de la région cruciale du Guangdong (Canton), cet exécutant de très haut rang met en place la première zone économique spéciale à Shenzhen, la plus importante, près de Hongkong. Il y gagne la réputation d’un réformiste, doublé d’un négociateur tolérant envers les minorités ethniques et religieuses. Le tour de vis autoritaire décidé par Deng Xiaoping après les événements de la place Tian’anmen ne le laisse pas de marbre, car ce libéralisme, suspecté d’avoir mené à cette insurrection, est placé sous le feu des critiques.
Torigian décrit un homme tiraillé, hostile en son for intérieur à la ligne dure, mais qui s’incline, une fois encore, devant les ordres du Parti, non sans se laisser aller à des explosions de colère qui trahissent son ressentiment. Sur sa tombe, il fit pourtant graver ce court poème : « Une vie de luttes, une vie de bonheur, combattre chaque jour, chaque jour, être heureux ». Mort en mai 2002, il n’assiste pas à l’ascension fulgurante de son fils, qui débuta en octobre de la même année, avec sa nomination à la tête de la province du Zhejiang, dans le centre-est de la Chine.
Pour saluer son père, jusqu’à la fin, Xi Jinping ne manqua jamais de faire la révérence. Un geste ancestral de respect qui lui avait été inculqué, petit garçon, avec la manière forte. Mais des sept enfants de Zhongxun, il était le plus fort, le plus dur, le plus courageux et donc le préféré, souligne Torigian. À de nombreuses occasions, Xi Jinping a fait référence au modèle de son père, très respecté en Chine.
La mère de Xi Jinping
De sa mère, Qi Xin, presque centenaire, il parle moins. Parce qu’elle a tout sacrifié, plus encore que son mari, à l’école du Parti, aux dépens souvent de l’éducation de ses enfants ? Sa trajectoire ne paraît pas moins exemplaire : à 13 ans, en 1939, elle quitte le foyer familial pour lutter contre l’envahisseur japonais, avant d’embrasser le Parti et son mari, rencontré à 16 ans, comme sa seule famille. Après l’accession de son fils au pouvoir, elle a continué à diffuser sa bonne parole dans le pays, au nom du Parti.
Le mauvais fils ?
Un an après son accession au pouvoir, en 2013, Xi Jinping a fait publier les écrits de son père. En 2024, une série télévisée retrace son action dans le Nord-Ouest après 1949, sans mentionner la purge maoïste de 1962. Pour les partisans du chef de l’État, celui-ci serait le digne successeur de son père, par sa dévotion sans faille au Parti. Pour ses détracteurs, au contraire, il est le fils infidèle, l’homme qui s’est drapé dans les habits réformistes de son père pour tromper son monde.
Torigian cite Li Rui, ancien secrétaire de Mao, devenu une des figures du Mouvement démocratique chinois : « Le problème de Mao était son manque d’instruction. C’est le cas aussi de Xi Jinping. Son père était si bon. C’est tellement dommage qu’il ait eu un tel fils. » Mais l’universitaire américain dépasse l’opposition simpliste entre le bon père et le mauvais fils. « Le père fut à la fois un responsable et une victime. » Quelles leçons le fils a-t-il retenues de son destin ? Telle est la question. Un jour, il déclara : « Mon père m’a appris deux choses : ne persécute pas les gens et dis la vérité. La première chose est possible, la seconde, non. » Dit-il là, justement, la vérité ?
Quand son père a tout perdu, en 1962, Xi Jinping avait 9 ans : de rejeton de la nomenklatura, il est devenu simple rejet. « Ce contexte l’a forgé. Il en a conçu un grand art de la dissimulation », souligne l’historien Gao Wenqian. Mais comment pourrait-il ne pas s’identifier à un Parti pour lequel son père fit tant de sacrifices ?
À la fin des années 1980, Xi Jinping a vu ce père de nouveau lésé et maltraité. Dès 2000, il eut cette rare confidence sur la nature profonde du pouvoir : « Je n’y vois pas seulement des fleurs, la gloire, les applaudissements. J’y vois aussi les étables [où les Chinois étaient relégués lors de la Révolution culturelle, NDLR] et l’inconstance du monde. » Banal précepte de la philosophie chinoise ?
Les leçons du père
Mais Xi Jinping a aussi nourri une compréhension intime de cette inconstance qui avait touché les sommets de l’État. Sa mainmise doublée d’une vigilance extrême envers les potentiels rivaux peut être vue comme une réfutation implicite des critiques de son père envers l’autoritarisme. Mais elle est aussi une conclusion tirée des échecs, des instabilités du passé chinois, comme du danger également d’être associé, ainsi que le fut Xi Zhongxun, à une idéologie précise. Étudier et récrire l’histoire du Parti : tel fut justement le sens de la résolution de 2022 sur ce sujet central, la troisième dans l’histoire de la Chine communiste, après 1945 et 1961. Cette histoire, Xi Jinping l’a étudiée aussi pour lui-même. Éviter le destin des pères : un puissant moteur pour les ambitions des fils.
The Party’s Interests Come First. The Life of Xi Zhongxun, Father of Xi Jinping, de Joseph Torigian (Stanford University Press, 718 p., 45 €). Non traduit.



