De notre envoyé spécial à Barcelone, « A-yer vi-si-té la Sa-gra-da Fa-mi-lia ». Arturo décortique les syllabes en même temps que ses sardines grillées. Dans ce bar à tapas, le Catalan donne des cours d’espagnol improvisés et gratuits à qui le veut. « Il faut bien aider quand on peut, et c’est ma contribution au socialisme », sourit le professeur du jour, « cœur sur la main et vote à gauche » depuis trente ans. Six adultes étrangers, venus des quatre coins du globe se confronter à la langue de Cervantes, l’écoutent studieusement, histoire de maximiser leur chance de rester en Espagne.
Certes, la maîtrise de la langue n’est pas indispensable pour obtenir le précieux certificat de vulnérabilité, étape nécessaire à la régularisation, qu’ils sont venus implorer à la mairie ce matin, après avoir attendu une bonne partie de la nuit. Mais malgré les 500 000 régularisations promises par Pedro Sanchez, le Premier ministre du pays, personne n’est dupe : la concurrence sera rude. « Et les immigrés d’Amérique latine ont déjà de l’avance niveau intégration », souffle l’un des « élèves ». Alors, ce soir, au programme, c’est sardines, cervezas et apprentissage du passé simple histoire de rattraper un peu le retard.
Un décret royal, du 16 avril au 30 juin 2026, permet aux étrangers - présents en Espagne avant le 31 décembre 2025 et pouvant justifier d’au moins cinq mois de résidence continue - d’obtenir un permis de séjour et de travail d’un an, renouvelable. En plus de fournir un dossier judiciaire vierge, le demandeur doit justifier une de ces trois situations : avoir travaillé ou avoir une offre de travail ; avoir des liens familiaux (enfants mineurs, ascendants à charge…) ; présenter une situation de vulnérabilité.
Il s’agit du plus vaste plan de régularisation depuis 2005, qui concernait environ 600 000 personnes. Mais malgré toute la bonne volonté du gouvernement socialiste, des associations ou des justiciers solitaires comme Arturo, la mesure semble victime de son succès. Chaque nuit, des queues géantes d’immigrés se forment devant l’hôtel de ville ou la SAIER (Servei d’Atenció a Immigrants, Emigrants i Refugiats), dans l’espoir de décrocher la précieuse demande de régularisation.
« C’est hyperfrustrant d’attendre alors qu’il y a du travail partout »
Les associations semblent insuffisantes pour gérer le flux, même si elles se démènent au mieux pour faciliter l’intégration une fois l’administration passée. Celle-ci s’avère de toute manière déjà tout un marathon qui laissera bien des postulants sur le bord de la route. Ahmed*, Marocain en situation irrégulière, a postulé au certificat de vulnérabilité, et attend depuis une réponse qui ne vient pas. « C’est la première chose que je regarde en me levant le matin ». Il ne compte plus le nombre de fois par jour où il consulte son téléphone à la recherche de la bonne nouvelle. Une attente bien longue, et difficilement compréhensible : « Un Marocain de ma classe, qui a déposé son certificat un jour avant moi, a eu une réponse favorable il y a plus d’une semaine ».
Lui attend toujours, et l’attente bureaucratique a de quoi rendre plus flou qu’un tableau de Salvador Dali : « C’est hyperfrustrant d’attendre ces fameux papiers en te disant qu’il y a du travail partout dans la ville. Espérer, c’est le plus douloureux. » Une fois qu’il aura décroché le « Oui » tant attendu, il le sait : « J’aurai du travail dès le lendemain ». Il a déjà passé plusieurs formations bénévoles pour être maçon ou électricien, et il suffit de marcher dans la moindre rue pour l’attester : ce ne sont pas les chantiers qui manquent.
Difficile en attendant de travailler au « black », a fortiori dans une cité ultra-touristique comme Barcelone : « Les policiers sont partout, c’est impossible de vendre à la sauvette, et les gens ne vous font pas confiance et vous demandent absolument un contrat de travail. » Or, le travail détermine toute la vie espagnole. « On vous demandera forcément un contrat de travail pour accepter de vous louer un appartement. » L’éternel serpent qui se mord la queue. En attendant le précieux sésame, il dort dans une tente, tout en se considérant comme chanceux. « J’ai la chance d’avoir des amis chez qui me doucher ou squatter un peu le salon. La chance d’être social et de déjà parler espagnol. D’autres galèrent plus. On leur promet la lune et la richesse en Europe, et une fois sur place, après avoir pris tous les risques pour venir, c’est la douche froide ».
« On peut pas être un moulin où tout le monde rentre »
La mesure divise profondément la population espagnole. Dans le sondage le plus récent, pour le média El Pais en mai, 37,6 % voient le décret royal positivement, 21,5 % de manière neutre et 33 % négativement. Une majorité relative (environ 51 %) juge le nombre de bénéficiaires « trop élevé ».
Le patron du bar d’Arturo est lui favorable : « On a enfin de la croissance après des années noires. Comment s’y opposer ? » D’autres se montrent plus sceptiques. « Je n’ai rien contre les immigrés, mais les prix sont déjà si chers à Barcelone. Encore plus de population, c’est encore plus de tensions, sur les logements, les services publics, l’éducation », regrette Luis, cadre informaticien, qui se défend de tout racisme : « On ne peut pas reprocher à l’Espagne de ne pas s’être ouverte aux autres. Mais on ne peut pas être un moulin où tout le monde rentre non plus. A un moment, cela va déborder. »
En 1975, l’Espagne comptait moins d’1 % de population étrangère, contre 25 % aujourd’hui. Mais en raison du vieillissement massif de ses locaux, le pays a depuis longtemps lié son avenir économique à l’immigration. Selon la Banque d’Espagne, les travailleurs étrangers ont contribué à la moitié de la croissance du PIB entre 2022 et 2025, l’une des plus fortes d’Europe (3,9 %). Alors qu’ils ne pèsent que 23 % de la population active, les travailleurs immigrés représentent 80 % des nouveaux emplois.
« Il y a trop de demande »
« Regardez tous les travaux dans la rue, et la tête des personnes qui y travaillent. Des latinos, des Arabes, des Africains… Vous ne verrez pas un seul immigré européen travailler sur les chantiers », contre-attaque Assia*, étudiante étrangère à Barcelone. Elle apostrophe le président de Vox, parti d’extrême droite très hostile à l’immigration avec la maxime bien connue en France « Ils-nous-volent-notre-travail » : « Qu’est-ce qu’il connaît du travail sur les chantiers ? Il n’a jamais travaillé de sa vie ! »
Assia* étudie à Barcelone depuis dix ans, une ville choisie en raison de son amour pour le club blaugrana, Lionel Messi, Xavi et toute la bande. Or, jusqu’à 2022, il était quasiment impossible de travailler en dehors de ses études, « et il fallait du coup dépendre uniquement des ressources de notre famille. » Aujourd’hui, il est possible de bosser un maximum de 30 heures par semaine. « Une mesure de bon sens » pour l’étudiante, qui cherche désormais à obtenir le processus de naturalisation.
Mais là encore, l’administration peine à suivre. « Les examens sont très faciles », que ce soit sur la culture ou la langue « mais il y en a beaucoup et le parcours est terriblement long pour trouver une date. Il faut attendre six mois entre chaque étape ». Après avoir rempli trois modules, sur la culture, la langue catalane et espagnole, elle a envoyé tous ses documents à l’administration espagnole et attend désormais une réponse. « Normalement, ils sont forcés de répondre en 30 jours. J’ai posé mon dossier en novembre, et je n’ai toujours rien ! Il y a juste trop de demande ».
Souvent présentés comme les favoris de cette mesure, les immigrés latinos aussi ont toutes les peines du monde à venir à bout de la bureaucratie espagnole. Juan, péruvien, regrette presque la mesure : « Cela a fait un appel d’air énorme, d’autant plus que les autres pays européens ferment leurs frontières. Aujourd’hui, des Colombiens, des Marocains, des Tunisiens, viennent par avion entier. » Fataliste, il le sait : il n’y aura pas de place pour tout le monde. « Il n’y a plus qu’à prier pour être parmi les heureux élus, et ne pas avoir fait toutes ces démarches pour rien ». Dans ses cours improvisés, Arturo finira bien par transmettre la leçon : en espagnol, attendre - Espera - et espoir - Esperanza - ont la même racine.



