La 70e finale de l'Eurovision se déroule ce samedi à Vienne, dans un contexte de boycott inédit. Cinq pays – Espagne, Irlande, Islande, Pays-Bas et Slovénie – ont annoncé leur refus de participer en raison de la présence d'Israël, en pleine guerre à Gaza. Les chaînes publiques irlandaise, espagnole et slovène ont même décidé de ne pas diffuser le concours. Cet événement, suivi par près de 170 millions de téléspectateurs, n'a jamais été neutre politiquement, comme le rappelle Cyrille Bret, chercheur à l'Institut Delors et coauteur de l'ouvrage Géopolitique de l'Eurovision.
Un boycott historique
Selon Cyrille Bret, l'appel au boycott révèle la dimension politique de l'Eurovision pour Israël. Le groupe audiovisuel public israélien KAN utilise le concours comme une caisse de résonance pour son influence. Depuis la guerre des Six Jours et la guerre du Kippour, Israël cherche à obtenir un "brevet de respectabilité" et un "certificat d'européanité" via l'Eurovision, bien qu'il ne soit pas européen et que son gouvernement actuel soit critique envers l'UE. Les organisateurs ont déjà dû rappeler KAN à l'ordre pour des tentatives de biaiser les votes.
L'histoire de l'Eurovision est jalonnée de boycotts. La Turquie a boycotté l'épreuve dans les années 1970 à cause de la participation de la Grèce, puis dans les années 2010 en raison de la visibilité de la communauté LGBTQIA+. Des mouvements citoyens, comme en Suède, ont aussi protesté contre le coût du concours. Enfin, les pays arabes pratiquent un boycott silencieux : ils retransmettent l'événement mais ne présentent aucun candidat.
Une neutralité impossible
Malgré les règlements interdisant la politique dans les chansons, chorégraphies ou costumes, l'Eurovision a une vocation géopolitique indépassable. Créé en 1956 pour réunir les Européens après la Seconde Guerre mondiale, il a été utilisé par les dictatures du Sud de l'Europe (Portugal, Espagne, Grèce, Yougoslavie) pour se donner une image respectable. Les petits pays nordiques en ont profité pour gagner en visibilité, tandis que la Russie s'en est servie pour s'adresser aux téléspectateurs européens pendant sa période de rapprochement avec l'UE.
Les ingérences politiques sont multiples : les créateurs l'ont conçu pour pacifier l'Europe, les dictatures (Russie, Azerbaïdjan) pour se rendre fréquentables, et les villes hôtes (Liverpool, Malmö) pour contrer les capitales. L'Union européenne a pesé pour exclure la Russie et la Biélorussie en 2022, mais s'est abstenue de réclamer celle d'Israël.
Reflet des mutations européennes
L'évolution du concours suit les grandes tendances du continent : aspiration à la paix dans les années 1950, matérialisme dans les années 1970, impact des conflits du Moyen-Orient dans les années 1980, réunification avec l'Europe de l'Est dans les années 1990. Cependant, l'Eurovision a ignoré des luttes majeures comme celle des femmes ou des peuples colonisés. "L'Eurovision, c'est l'Europe, mais l'Europe ne se résume pas à l'Eurovision", résume Cyrille Bret.
La France en quête de victoire
La France, qui n'a pas gagné depuis Marie Myriam en 1977, mise sur la jeune Monroe, 17 ans, plus jeune candidate de l'édition. Avec des accents lyriques, elle espère mettre fin à une longue série d'échecs. Selon Cyrille Bret, la France souffre d'un "déclin de la langue française", d'une faible mobilisation de France Télévisions et d'un mépris des élites culturelles, ce qui la cantonne à des candidatures de témoignage plutôt que de conquête.
Soft power des villes hôtes
Depuis les années 2000, les villes hôtes jouent un rôle croissant. Elles attirent touristes et investisseurs, et changent leur image. Liverpool a ainsi remplacé Kiev en 2023 en raison de la guerre. Les votes communautaires sont également influencés par les pouvoirs publics : en Azerbaïdjan, Israël ou Russie, les téléspectateurs sont incités à voter plusieurs fois. L'Eurovision ambitionne pourtant de donner la parole aux citoyens, dans un esprit de démocratie directe hérité des concours de théâtre antiques.
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