Les parlementaires débattent d’une proposition de loi visant à « reconnaître les victimes de l'exposition aux essais nucléaires français et à améliorer leur indemnisation ». Le texte a déjà été approuvé à l’unanimité à l’Assemblée nationale et sera discuté ce jeudi 28 mai au Sénat. À la lecture des débats, il semble nécessaire de rappeler certaines réalités scientifiques et les conséquences de ce texte.
Quels sont les faits ?
La France a réalisé 193 essais nucléaires en Polynésie entre 1966 et 1996. Les 46 tirs dits « atmosphériques », réalisés à l’air libre entre 1966 et 1974, ont dispersé une radioactivité importante dans l’atmosphère ou sur certaines parties de l’atoll de Moruroa. Depuis un rapport du CEA publié en 2006, on sait que les panaches radioactifs générés par plusieurs essais ont survolé et contaminé des îles et des atolls polynésiens. C’est particulièrement le cas du tout premier essai réalisé le 2 juillet 1966 qui a contaminé l’archipel des Gambier et ses quelques centaines d’habitants, et d'un des derniers essais atmosphériques, « Centaure », le 17 juillet 1974, qui a contaminé l’île de Tahiti où se concentre la majorité de la population de la Polynésie française.
Aucune étude ne démontre un effet mesurable des radiations sur la santé
Aujourd’hui, nombre de Polynésiens sont persuadés que les campagnes d’essais ont eu des conséquences importantes sur leur santé. Pourtant, un rapport de l’Inserm publié en 2020 à la demande du gouvernement français conclut qu’aucune étude ne démontre un effet mesurable des radiations sur la santé des populations polynésiennes. Et ce n’est pas une surprise car si les contaminations sont bien réelles, les doses reçues restent modestes, de l’ordre des doses reçues annuellement en métropole du fait de la radioactivité naturelle. Les impacts sanitaires, s'ils existent, sont trop faibles pour être détectables par des études épidémiologiques.
L’État a néanmoins reconnu une forme de responsabilité. Dans le cadre de la loi Morin mise en place en 2010, les personnes atteintes d’un cancer et ayant vécu en Polynésie française pendant la période des essais peuvent être indemnisées à ce titre. Un comité scientifique analyse les dossiers et évalue sa recevabilité. Dans un premier temps, ce comité pouvait rejeter les dossiers s’il estimait que la probabilité d’un lien entre exposition et cancer était « négligeable ». Cette évaluation, conduisant alors au rejet de la très grande majorité des dossiers, était justifiée compte tenu des doses reçues.
Mais la très faible proportion de dossiers acceptés a généré un fort mécontentement et le législateur a alors supprimé la possibilité donnée de rejeter un dossier sur le critère « du risque négligeable » en le remplaçant par un critère d’exposition : si le malade a vécu dans une zone où l’estimation des doses reçues était supérieure à 1 millisievert (mSv), alors il doit être reconnu victime des essais nucléaires. La modification du critère de recevabilité a conduit à une augmentation importante des dossiers validés, et plusieurs centaines de Polynésiens ont ainsi déjà été reconnus victimes et indemnisés.
La loi sera très probablement adoptée
Le seuil de 1 mSv est particulièrement faible. Il est bien inférieur à la radioactivité naturelle annuelle en métropole. Dans le cadre des auditions parlementaires qui ont eu lieu sur ce sujet en 2025, Dominique Laurier, de l’autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), avait rappelé que la probabilité que la survenue d’un cancer soit due à un tel niveau d’exposition à la radioactivité est très inférieure à 1 %.
Mais ce seuil arbitraire de 1 mSv, qui rappelons-le est un seuil de précaution et non un seuil de dangerosité, exclut de fait une majorité de la population polynésienne qui vit à l’ouest de Tahiti, très peu touché par les retombées des essais nucléaires. Une commission parlementaire a donc recommandé la suppression de ce critère de dose, ce qui a conduit au dépôt de la proposition de loi qui sera débattue au Sénat. Lorsqu’elle sera adoptée, car elle le sera très probablement, la loi permettra à toute personne ayant vécu en Polynésie française pendant la période des essais atmosphériques, et qui est atteinte d’un des 23 cancers inscrits sur la liste de la loi, d’être reconnue « victime des essais nucléaires » et indemnisée à ce titre.
Un milliard d'euros d'indemnisation
La loi va donc reconnaître des milliers, voire des dizaines de milliers, de « victimes » des essais nucléaires alors qu’aucune étude n’est parvenue à mettre en évidence une augmentation des cancers du fait de l’exposition à la radioactivité en Polynésie française. Les estimations théoriques, calculées sur la base des relations connues entre radioactivité et cancers, n’ont conduit qu'à l’attribution de quelques dizaines de cancers au maximum à la radioactivité induite par les essais français.
L’estimation du coût des indemnisations par l’État français est de l’ordre du milliard d’euros. On peut vouloir reconnaître les fautes de l'État français en Polynésie et financer ce territoire pour tout un tas de raisons, mais est-il raisonnable de maintenir les populations dans la croyance factice que les essais nucléaires ont entraîné des conséquences sanitaires catastrophiques ? Nous pensons que non. Faire perdurer cette croyance, et même l’alimenter, génère des angoisses inutiles chez les Polynésiens et une culpabilité persistante chez les vétérans du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP).
L’implantation de ce centre en Polynésie française a contribué à des bouleversements importants du mode de vie des populations locales. Certains de ces bouleversements ont entraîné des conséquences sur l’hygiène publique avec une forte augmentation de la consommation d’alcool, du tabagisme et de l’obésité. Les conséquences sanitaires sont là, infiniment plus qu’en lien avec la radioactivité. Le projet de loi va donc privilégier une explication unique et erronée, au détriment de l’identification et du traitement des causes sanitaires avérées, pourtant indispensables pour prévenir efficacement les cancers et améliorer durablement l’état de santé des populations concernées.
Signataires :
- François-Marie Bréon, physicien et porte-parole de l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS)
- Patrice Baert, médecin, spécialiste en radioprotection, a contribué au suivi sanitaire et épidémiologique des vétérans des essais nucléaires français et de populations civiles polynésiennes
- Philippe Casassus, médecin et historien, ancien hématologue au CHU de Bobigny
- Jacques HM Cohen, médecin, professeur émérite à l’université de Reims-Champagne-Ardenne, Ancien responsable du groupe biologie de Médecins du Monde.
- Valentin Ruggeri, médecin spécialisé en médecine nucléaire et membre de l'Observatoire zététique.
- Jean-Philippe Vuillez, Professeur d’Université émérite et praticien hospitalier de médecine nucléaire au CHU de Grenoble. Président de la Société Française de Médecine Nucléaire.
Guerre des chiffres
En 2021, le journaliste Tomas Statius et le chercheur Sébastien Philippe ont publié le livre Toxique, le résultat de leur enquête sur les contaminations et les conséquences sanitaires des essais nucléaires français dans le Pacifique. Ils y affirment que le CEA a sous-évalué les doses de radioactivité auxquelles les populations ont été exposées, telles que présentées dans le rapport public de 2006. Selon les auteurs, les nouvelles estimations conduisent à une forte augmentation du nombre de personnes exposées à plus de 1 mSv, seuil qui permettait d’être reconnu « victime » des essais nucléaires en cas de cancer. Le CEA a publié un commentaire contestant les sous-estimations.
En 2025, l’IRSN (devenue ASNR) a publié une troisième estimation, indépendante des deux autres, focalisée sur les conséquences du tir Centaure qui a contaminé l’île de Tahiti où vivait la majorité de la population polynésienne. Ses estimations sont beaucoup plus proches de celles du CEA que de l’étude qui les conteste. Le rapport insiste sur les incertitudes, en lien avec l’hétérogénéité des retombées et des habitudes alimentaires des populations. Il est impossible d’affirmer qu’une personne a été exposée à moins ou plus de 1 mSv. Mais pour les trois estimations indépendantes, les doses reçues restent très faibles et aucune augmentation statistiquement perceptible de la fréquence des cancers n’est attendue. Même avec les chiffres donnés par les auteurs de Toxique, les conclusions de notre tribune sont inchangées.



