Le canal de Panama, voie d'eau stratégique de 82 kilomètres reliant l'océan Atlantique à l'océan Pacifique, incarne un rêve impérial américain vieux de près de 170 ans. Inauguré le 15 août 1914, cet ouvrage d'art a été le théâtre de rivalités diplomatiques, de prouesses techniques et de luttes de souveraineté qui ont façonné l'histoire des Amériques.
Les origines d'une ambition américaine
Dès 1846, les États-Unis signent le traité Mallarino-Bidlack avec la Nouvelle-Grenade (actuelle Colombie). Ce traité leur accorde un droit de transit sur l'isthme de Panama, alors province colombienne, en échange d'une garantie de neutralité. Selon l'historien John Major, auteur de "Prize Possession: The United States and the Panama Canal", cette date marque le début de l'ingérence américaine dans la région. En 1855, le chemin de fer de Panama est achevé par des capitaux américains, réduisant la traversée de l'isthme de plusieurs jours à quelques heures.
La ruée vers l'or en Californie (1848-1855) accélère l'intérêt pour une voie interocéanique. En 1850, les États-Unis et le Royaume-Uni signent le traité Clayton-Bulwer, qui interdit à l'une ou l'autre nation de construire un canal en Amérique centrale sans l'autre. Ce traité restera en vigueur jusqu'en 1901, date à laquelle le traité Hay-Pauncefote donne aux États-Unis les coudées franches pour construire et fortifier un canal.
L'échec français et la relance américaine
Avant les Américains, la France tente l'aventure. Ferdinand de Lesseps, fort de son succès à Suez, lance la construction du canal de Panama en 1881. Mais les conditions sont dramatiquement différentes : la jungle hostile, les glissements de terrain et surtout la fièvre jaune et le paludisme déciment les ouvriers. Le scandale de Panama éclate en 1892-1893, entraînant la faillite de la compagnie et la mort de quelque 22 000 travailleurs, selon les estimations de l'époque. Les travaux sont abandonnés en 1889.
Les États-Unis reprennent le projet après avoir soutenu la sécession de Panama vis-à-vis de la Colombie en 1903. Le traité Hay-Bunau-Varilla, signé le 18 novembre 1903, accorde aux États-Unis le contrôle d'une zone de 16 kilomètres de large de part et d'autre du canal, à perpétuité. Le président Theodore Roosevelt déclare alors : "J'ai pris l'isthme, j'ai commencé le canal, et j'ai laissé le Congrès débattre."
Des travaux titanesques et une main-d'œuvre exploitée
La construction américaine, dirigée par le colonel George Washington Goethals, mobilise jusqu'à 45 000 ouvriers. Les conditions de travail sont extrêmement dures : les ouvriers, majoritairement antillais (Barbade, Jamaïque), travaillent sous un soleil écrasant, exposés aux maladies et aux accidents. Selon les archives du canal, environ 5 600 travailleurs perdent la vie durant la période américaine (1904-1914), principalement des Antillais. Le paludisme et la fièvre jaune sont finalement éradiqués grâce aux travaux du docteur William Gorgas, qui assainit les marais et installe des moustiquaires.
Le canal est inauguré le 15 août 1914, mais la Première Guerre mondiale éclate quelques jours plus tard, limitant l'impact immédiat de l'événement. Le premier navire à traverser le canal est le cargo américain SS Ancon. L'ouvrage a coûté 375 millions de dollars de l'époque (environ 10 milliards de dollars actuels), soit le plus grand projet de génie civil jamais réalisé.
Un siècle de tensions et de rétrocession
Pendant des décennies, le canal de Panama reste sous contrôle américain, devenant un symbole de l'impérialisme américain en Amérique latine. Les émeutes de 1964, au cours desquelles des étudiants panaméens protestent contre la présence américaine, font 22 morts selon les autorités panaméennes. Ces événements poussent les États-Unis à négocier.
En 1977, le président Jimmy Carter et le général Omar Torrijos signent les traités Torrijos-Carter, qui prévoient la rétrocession progressive du canal à Panama. Le 31 décembre 1999, à midi, le drapeau panaméen est hissé au-dessus de la zone du canal, mettant fin à 96 ans de contrôle américain. Selon les termes des traités, le canal est désormais géré par l'Autorité du canal de Panama, une entité autonome. Le trafic annuel atteint aujourd'hui environ 14 000 navires, représentant 6 % du commerce maritime mondial.



