Bénin : une présidentielle sans suspense sous le signe de la continuité
Dès l'étape des bagages à l'aéroport international de Cotonou, le portrait de Romuald Wadagni sourit aux usagers. À quelques heures du scrutin présidentiel du 12 avril, l'issue du vote semble déjà connue des quinze millions d'électeurs béninois. « C'est comme s'il était déjà président » s'amuse Déyi, chauffeur de taxi à Cotonou, lorsque son véhicule croise l'une des nombreuses affiches de campagne bleues du candidat.
Une opposition en miettes face à la machine Wadagni
Alors que le précédent vote de 2021 avait connu de lourds affrontements, aucune violence n'a jusqu'à présent émaillé l'actualité pré-électorale. Réglées comme des horloges, les forces du président sortant Patrice Talon attendent que ce dauphin tout désigné s'empare de la magistrature suprême. Ministre de l'Économie et des finances depuis dix ans, Romuald Wadagni semble certain de l'emporter au premier tour.
La fluidité du processus ne saurait occulter le coup d'État raté du 7 décembre 2025. En dépit de progrès notables depuis dix ans, d'aucuns dénoncent un resserrement de la démocratie béninoise, autrefois objet d'admiration en Afrique de l'Ouest. Ce resserrement couplé au risque d'instabilité est l'expression d'un pouvoir que certaines voix jugent intranquille.
Le nouveau Code électoral, un obstacle pour l'opposition
Faute de parrainages suffisants, Les Démocrates n'ont présenté aucun candidat. Un coup dur pour le principal parti d'opposition qui trouve son origine dans l'évolution du cadre réglementaire béninois. « La réforme du système partisan prend corps au Bénin » se félicite Wilfried Léandre Houngbédji, porte-parole et secrétaire général adjoint du gouvernement.
Au centre de l'affaire réside le nouveau Code électoral qui, en 2024, a rehaussé l'obligation de parrainages d'élus pour présenter un candidat à la présidentielle – passant de 10% à 15%, soit un minimum de 28 soutiens. Ayant tout juste atteint ce seuil, Les Démocrates de l'ex-président Thomas Boni Yayi ont essuyé des désistements en cascade à la dernière minute.
Malgré cinq recours formulés auprès de la Cour constitutionnelle, le défaut de candidature est resté classé sans suite. Parmi l'opposition, ce scénario a nourri les accusations d'un noyautage sciemment orchestré par les tenants du pouvoir. « Le pouvoir n'a pas laissé d'opposition crédible se présenter », tranche Victor Topanou, professeur de sciences politiques à l'Université d'Abomey-Calavi.
La machine Wadagni tourne à plein régime
En bout de course, seul Paul Hounkpè, représentant du FCBE (Forces cauris pour un Bénin émergent) figure sur la ligne de départ face à Wadagni. Ce parti affaibli depuis 2019 « a été comme ressuscité », juge Victor Topanou. De chaque côté de la rivière Yewa, qui sépare Porto-Novo de Cotonou, les signes d'une campagne à deux vitesses règnent en maître.
- Chars de campagne
- Tracts par milliers
- Concerts gratuits
- Meetings régionaux
La machine Wadagni tourne à plein régime, un dispositif à côté duquel le FCBE de Paul Hounkpè fait pâle figure. Malgré les moyens déployés pour faire élire le dauphin de Patrice Talon, l'ambiance électorale n'a rien de l'engouement des premiers jours. Même parmi ses partisans, le sentiment qui prédomine est celui d'un match déjà gagné.
« Talon a asséché la démocratie au Bénin »
« Talon a asséché la démocratie au Bénin, ce n'est pas un gros mot que de le dire », commente sous couvert d'anonymat un membre du monde académique. Durant sa décennie aux commandes, Patrice Talon a certes doublé le PIB du Bénin (24,4 milliards de dollars en 2025), mais nombre des critiques portent sur le rétrécissement de l'espace démocratique.
« Il a travaillé, concède le professeur Topanou. Les rues de Cotonou sont belles, nous sommes fiers de l'image projetée à l'international ; mais ne supportant pas la contradiction, le pouvoir Talon a progressivement tordu le cou au système, loi après loi », regrette-t-il.
Réformes constitutionnelles et répressions
Dès son élection en 2016, le nouveau locataire du palais de la Marina s'est attaché à réformer en profondeur l'architecture politique béninoise :
- La Charte des partis (2018) a complexifié l'émergence de nouveaux partis
- Une première révision constitutionnelle (2019) a introduit le système de parrainages
- Une seconde révision (2025) a acté le passage à un septennat et au bicamérisme
Parallèlement, d'autres réformes ont interrogé les observateurs comme celles du Code du numérique et du Code pénal. En juillet 2025, l'arrestation du journaliste béninois Hugues Comlan Sossoukpè, alors réfugié politique en Côte d'Ivoire, a jeté le discrédit sur Cotonou. Toujours en détention provisoire, le prévenu est en attente de jugement définitif devant la CRIET (Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme).
Le spectre du complot et la menace djihadiste
Autre facteur d'intranquillité, la menace d'un coup d'État. Le 7 décembre 2025, les mutins emmenés par le lieutenant-colonel Pascal Tigri ont bien failli déstabiliser l'ordre constitutionnel. « Ce jour-là, les autorités ont tremblé en profondeur », assure une source proche du dossier. Une version que réfute le porte-parole du gouvernement, rassurant quant à la sérénité du pouvoir.
En 2024, la mise aux fers d'Olivier Boko, affairiste et ancien bras droit de Patrice Talon arrêté pour « complot contre la sécurité de l'État », avait déjà défrayé la chronique. Jugé par la CRIET, ce cacique déchu a depuis été condamné à vingt ans de réclusion criminelle.
Malgré l'intranquillité ambiante, le système Talon entend bien jouer la carte de la continuité grâce à son dauphin Romuald Wadagni. D'autant qu'une partie de l'opinion reste fidèle à l'esprit de rupture de cette dernière décennie. À Abomey-Calavi, Rose-Marie, jeune médiatrice culturelle, résume ainsi son positionnement : « Les années Talon n'ont pas été faciles, il a fallu se serrer la ceinture pour qu'il y ait du changement. Le 7 décembre aurait pu nous faire basculer dans le chaos. Pour l'éviter, il faut que Wadagni garde le cap. »
Mais un autre dossier brûlant préoccupe chaque jour un peu plus le palais présidentiel de la Marina. Au Nord du pays, les incursions djihadistes à répétition dessinent un autre front menaçant pour la stabilité du Bénin.



