10 ans après Nice : la menace djihadiste a changé de visage, selon des experts
10 ans après Nice : la menace djihadiste a changé de visage

Dix ans après l'attentat du 14 juillet 2016 sur la promenade des Anglais, la menace djihadiste a profondément évolué, passant d'un terrorisme de masse projeté depuis l'étranger à une lame de fond identitaire alimentée par les réseaux sociaux, selon les experts Gilles Kepel et Christian Vallar interrogés par Nice-Matin.

Un djihadisme d'atmosphère

Gilles Kepel, politologue spécialiste du monde arabe, explique que le djihadisme n'est plus structurellement alimenté par le champ de bataille irako-syrien. « Ce front actif n'existe plus, le djihad y a été vaincu », souligne-t-il. Il évoque un « djihadisme d'atmosphère », une lame de fond identitaire favorisée par l'effondrement des valeurs consensuelles. Il pointe un paradoxe géopolitique : la Syrie est désormais dirigée par Ahmad al-Charaa, un ancien chef djihadiste, à qui la France et les États-Unis « déroulent le tapis rouge », envoyant un signal ambigu.

Christian Vallar, doyen de la faculté de droit de Nice et expert en sécurité intérieure, confirme ce changement : « Nous sommes passés des commandos structurés projetés de Syrie à des individus relativement isolés et une forte autoradicalisation via les réseaux sociaux. » Il note que Daesh utilise même des jeux vidéo pour toucher des enfants de 13 ou 14 ans, sans profil type. La radicalisation est désormais très rapide : « quelques semaines contre des mois auparavant ». Il décrit le concept du « surmusulman », qui veut être « plus musulman que le musulman » sans connaître les textes ni l'arabe.

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L'impact de l'attentat de Nice

Pour Gilles Kepel, l'attentat de Nice occupe une place capitale : « Frapper la promenade des Anglais un 14-Juillet, c'est s'attaquer directement au symbole qui fédère la société française moderne. » Il rappelle que le tueur, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, avait une vie marginale et une déviance sexuelle incompatibles avec l'islam rigoriste, et que Daech n'a revendiqué l'acte que par opportunisme. L'attentat a révélé comment des fêlures sociales peuvent s'engouffrer dans une idéologie meurtrière en utilisant « l'arme du pauvre » : un camion.

Christian Vallar souligne que Nice a marqué l'apogée du terrorisme de masse avec 86 morts et des centaines de blessés. Depuis, aucun massacre d'une telle ampleur n'a eu lieu. La méthode du camion, prônée par Al-Qaïda, visait à instiller la terreur en utilisant des instruments du quotidien.

Les leçons tirées par la France

Gilles Kepel estime que l'État a trouvé des réponses efficaces sur le plan judiciaire et sécuritaire, notamment grâce au Parquet national antiterroriste (PNAT). Mais il identifie un nouveau défi : la démocratisation des « armes du pauvre intelligentes », comme les drones, capables de mettre en échec des systèmes d'armes sophistiqués. Christian Vallar mentionne la loi contre le séparatisme, qui vise les communautarismes et sera actualisée à l'automne. Il insiste sur la complexité du suivi des peines et la persistance de l'aura des anciens djihadistes. Selon lui, « 87 % des procédures antiterroristes concernent le djihadisme », le reste relevant de l'extrême droite. Il évoque aussi le problème des enfants de djihadistes dans les camps en Syrie, qualifiés de « bombes à retardement ».

Perspectives pour la société française

À l'approche de l'élection présidentielle de 2027, Gilles Kepel s'inquiète de la fracture politique : « En 2017, Emmanuel Macron avait réussi à capter l'électorat en jouant la carte du centre. Dix ans après, le mouvement s'est totalement inversé. » Il redoute un duel entre le Rassemblement national et La France insoumise, aux valeurs inexistantes partagées. Christian Vallar juge la situation « profondément inquiétante », pointant la dissolution de l'Assemblée nationale en 2024 qui a accentué le malaise. Il appelle à des candidats capables de porter un modèle consensuel, avertissant que des alliances avec les islamistes pourraient « liquider leurs alliés » et déstabiliser les piliers sociaux, culturels et religieux du pays.

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