Dans les années 1990, François Galgani faisait figure d'original en travaillant sur la pollution des océans par les plastiques, un sujet alors confidentiel. Aujourd'hui, ce scientifique de l'Ifremer, président de l'association Échos d'Océans et rédacteur en chef de la revue Marine Pollution Bulletin, a contribué à faire de cette cause un enjeu mondial. Il a coordonné de nombreux groupes d'experts pour les Nations unies et la Commission européenne.
Le Point l'a rencontré début mai à bord du Commandant Charcot, navire brise-glace de la compagnie Le Ponant, seul capable d'atteindre le pôle Nord et de faire le tour de l'Antarctique. Ce navire permet aux scientifiques de collecter des données dans les mers les moins accessibles, pour dresser un inventaire élargi des pollutions plastiques. François Galgani se montre raisonnablement optimiste : la prise de conscience a eu lieu et des moyens d'agir existent.
Où en sommes-nous concernant la pollution plastique des océans ?
François Galgani estime qu'environ huit millions de tonnes de plastiques sont rejetées en mer chaque année, avec de grandes disparités régionales. L'Asie du Sud-Est produit presque autant de plastiques que l'Europe, mais ne retraite presque rien. Dans cette région, comme en Afrique, des zones entières sont couvertes de déchets plastiques. Au Liban, des décharges sauvages sont évacuées en mer au bulldozer.
Que deviennent ces déchets ?
Une partie se désagrège sous l'effet du soleil et des bactéries, passant de macrodéchets à microplastiques, puis nanoplastiques. Ils voyagent sur de grandes distances et s'accumulent au centre des gyres océaniques, ces vastes tourbillons créés par les courants. Les « continents de plastique » ne sont pas des îles visibles, mais des zones de forte densité, notamment dans le golfe du Bengale et certaines zones de Méditerranée. Une autre partie des déchets s'alourdit et coule. En Méditerranée, à 2 200 mètres de profondeur, le plancher océanique est souvent souillé près des grandes métropoles. Les pilotes de sous-marins de l'Ifremer repèrent les fonds de canyons grâce aux déchets. À ces profondeurs, les déchets se dégradent très lentement, faute de lumière et d'oxygène. Une bouteille en plastique pourrait avoir dans 500 ans la valeur d'une amphore, mais pour l'instant, elle reste un problème. L'océan offre une photographie de la pollution terrestre. En Europe, les mesures de la Commission pour interdire les plastiques à usage unique (sacs, couverts) sont basées sur les données collectées en mer.
Comment agir contre cette pollution ?
La pollution plastique a autant de sources que d'humains sur Terre. Nous produisons 430 millions de tonnes de plastique par an, utilisés des sacs aux prothèses, engins de pêche, composites aéronautiques. La pêche subit cette pollution mais en génère aussi. Il est irréaliste de se passer entièrement du plastique, car il est peu coûteux et utile. De plus, on ne maîtrisera jamais tout : le tsunami de 2011 au Japon a rejeté des millions de tonnes de déchets en mer, équivalent à une année moyenne d'apports. Néanmoins, des progrès sont possibles. Il y a trente ans, la France utilisait environ 30 milliards de sacs de caisse par an ; la grande distribution est descendue à un milliard, soit une réduction de plus de 95 %.
Peut-on aller plus loin ?
Concernant les sacs, oui, mais c'est difficile car les petits commerces et pharmacies ont du mal à remplacer les jetables. Les plastiques biodégradables prendront du temps à se généraliser. D'autres pistes existent. Par exemple, un millier de conteneurs sont perdus en mer chaque année, contenant souvent des granulés de plastique. Un sac de 25 kg contient six millions de granulés, dont la perte a un coût environnemental élevé. Les armateurs placent ces conteneurs en haut des piles, car ils ont moins de valeur économique, ce qui les rend plus vulnérables. Cela cause des marées de granulés sur les plages. Autre source : les lave-linge. Un cycle rejette des dizaines de milliers de fibres qui partent dans les eaux continentales. La loi antigaspillage (AGEC, article 79) de 2020 prévoyait un filtre sur les lave-linge neufs à partir de 2025, mais le décret a pris du retard.
Les réglementations internationales donnent des résultats. Les pollutions par hydrocarbures ont diminué, passant de trois millions de tonnes par an dans les années 1980 à 200 000 litres aujourd'hui. Les marées noires marquent les esprits mais représentent moins de 5 % des déversements annuels. Les rejets diffus des navires et ceux provenant de la terre (comme la Seine charriant des hydrocarbures) sont plus importants. Les marées noires ont surtout des conséquences sociales et économiques (tourisme, élevages marins, pêche) ; les écosystèmes récupèrent en quelques années. Atteindre le zéro rejet est impossible en raison d'apports naturels (golfe de Guinée), mais des progrès sont possibles pour les plastiques grâce à une meilleure gestion de la production, des usages et du traitement.
Quel est l'impact des plastiques sur la vie marine ?
Les plastiques tuent par ingestion et étranglement. À la marge, ils profitent à certaines espèces qui voyagent en se fixant dessus ou en font leur nid, comme les fous de Bassan, les cormorans huppés ou les aigles pêcheurs de Californie, qui récupèrent des bouts de filets et des branches de lunettes. Sur le plan physiologique, les microplastiques ingérés sont trop gros pour passer la barrière intestinale et sont excrétés. Pour les nanoparticules, des recherches sont en cours pour évaluer leur impact. On en trouve partout, jusque dans l'Antarctique, transportées par les vents.
La situation est-elle désespérée ?
Non. Un traité international sur la pollution plastique est en négociation depuis 2022. L'UE a consacré quatre milliards d'euros pour la recherche sur les plastiques après la directive-cadre « stratégie pour le milieu marin » de 2008. De nombreux laboratoires travaillent sur des plastiques plus faciles à recycler, et des recherches portent sur des enzymes qui dépolymérisent les plastiques en captant du CO2. On peut être raisonnablement optimiste.



