Monique Barbut : "La tension sur l'eau nous concernera tous"
Monique Barbut : "La tension sur l'eau nous concernera tous"

Dans un entretien au Monde, Monique Barbut, ancienne ministre de l'Écologie et présidente du Conseil d'orientation du think tank Eau & Climat, tire la sonnette d'alarme sur la ressource en eau. Selon elle, la tension hydrique va s'intensifier dans les années à venir, impactant l'ensemble de la société française. Elle estime que d'ici 2050, les prélèvements d'eau pourraient augmenter de 10 à 20 %, tandis que les ressources disponibles diminueraient de 10 à 40 % selon les régions, en raison du changement climatique.

Une pression croissante sur tous les usages

Monique Barbut souligne que la concurrence entre les différents usages de l'eau – agriculture, industrie, énergie, eau potable, loisirs – va s'accentuer. Elle rappelle que l'agriculture représente 45 % des prélèvements nets d'eau douce en France, suivie par le refroidissement des centrales électriques (31 %) et l'eau potable (18 %). Les périodes de sécheresse, plus fréquentes et plus intenses, exacerberont ces tensions. Barbut cite l'exemple de l'été 2022, où plus de 100 communes ont été ravitaillées par camion-citerne, un phénomène qui pourrait devenir récurrent.

L'ancienne ministre insiste sur le fait qu'aucun secteur ne sera épargné. Elle prévient que les conflits d'usage risquent de se multiplier, notamment entre l'irrigation agricole et la production d'énergie nucléaire, qui nécessite d'importants volumes d'eau pour le refroidissement. Elle appelle à une planification nationale et à des arbitrages clairs, sous l'égide de l'État.

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Des solutions existent, mais des investissements massifs sont nécessaires

Barbut pointe plusieurs pistes pour atténuer la crise à venir. Elle préconise d'abord une meilleure gestion de la demande, via des économies d'eau dans tous les secteurs. Par exemple, en agriculture, le développement de l'irrigation de précision et des cultures moins gourmandes en eau pourrait réduire les prélèvements de 15 à 20 %. Dans le bâtiment, la récupération des eaux de pluie et la réutilisation des eaux grises pourraient diminuer la consommation d'eau potable de 30 %.

Elle insiste également sur la nécessité de réutiliser les eaux usées traitées, une pratique encore marginale en France (moins de 1 % des eaux usées sont réutilisées, contre 14 % en Italie et 80 % en Israël). Barbut estime que la France pourrait atteindre 10 % de réutilisation d'ici 2030, à condition d'investir dans les infrastructures de traitement et de distribution. Elle chiffre les besoins d'investissement à 10 milliards d'euros sur dix ans pour moderniser les réseaux d'eau, qui perdent en moyenne 20 % de l'eau transportée à cause des fuites.

Une gouvernance à repenser

Monique Barbut critique le manque de coordination entre les différentes institutions en charge de l'eau (agences de l'eau, collectivités locales, État). Elle propose la création d'un "Haut-commissariat à l'eau" rattaché au Premier ministre, chargé de définir une stratégie nationale et de veiller à sa mise en œuvre. Elle appelle également à une meilleure intégration des enjeux de l'eau dans les politiques sectorielles, notamment l'aménagement du territoire et l'agriculture.

Enfin, elle souligne l'importance de la sensibilisation du public. "Demain, la tension sur la ressource en eau nous concernera tous, que l'on soit agriculteur, industriel ou simple citoyen", déclare-t-elle. Elle estime que les Français doivent prendre conscience de la rareté de l'eau et adopter des comportements plus sobres, comme réduire le temps de douche ou arroser les jardins en période de canicule.

Un appel à l'action immédiate

L'ancienne ministre conclut en appelant à une action urgente et coordonnée. "Nous avons encore une fenêtre de tir, mais elle se referme rapidement", avertit-elle. Elle espère que le prochain plan eau du gouvernement, attendu pour l'automne 2026, sera à la hauteur des enjeux. Sans une mobilisation collective, prévient-elle, la France risque de connaître des crises hydriques sévères, avec des conséquences économiques et sociales majeures.

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