Régulièrement, l'expression revient telle une antienne, un épouvantail. Une « guerre de l'eau » s'annonce. Chaque nouvel épisode de sécheresse, chaque été caniculaire, chaque camion-citerne venant prendre le relais de robinets qui ne coulent plus serait là pour nous le rappeler.
Une planète en faillite hydrique
En janvier dernier, l'ONU a déclaré la planète en « faillite hydrique ». Un état irréversible où il n'y aurait plus assez d'eau pour satisfaire tous les besoins. En France, les nappes phréatiques pourraient baisser de 10 à 25 % dans les cinquante prochaines années, le débit des fleuves et rivières devenir de plus en plus famélique. En 2025, 43 % du territoire a été soumis à des restrictions liées à l'eau. Ce chiffre pourrait s'élever à 88 % d'ici 2050, selon le Haut-Commissariat au Plan, qui appelle à une « transformation radicale des usages ».
Si rien n'est fait, ce tableau annonce des conséquences en cascade : tensions sur l'approvisionnement en eau potable, dépérissement des milieux naturels et de la biodiversité, impacts sur l'industrie et la production d'énergie… Et, in fine, une possible inflation des conflits d'usage, perspective qui suggère donc cette « guerre de l'eau » tant de fois annoncée. Mais cette expression, aussi effrayante soit-elle, oblitère une autre réalité : celle de la guerre menée contre l'eau.
Le plan eau : une fuite en avant technologique
Le « plan eau », annoncé par Emmanuel Macron en mars 2023, a fixé un cap qui ne s'est pas démenti depuis : miser à plein sur l'innovation technologique. Si ce plan fut enrobé d'un appel à la sobriété, ses objectifs ont été revus à la baisse et ont épargné l'agriculture, qui consomme pourtant 58 % de l'eau douce dans le pays, engloutis essentiellement par l'agriculture irriguée qui ne représente pourtant que 7 % des surfaces agricoles. Une agro-industrie qui produit majoritairement des céréales destinées à l'export et à l'alimentation animale, pollue les sols et l'eau.
Les mégabassines veulent pérenniser ces consommations en s'attaquant à un symptôme plutôt qu'aux racines du problème. « L'eau part trop vite à la mer. Plutôt que de la perdre, il faut la retenir », entend-on chez ses promoteurs. Mais cet état de fait résulte de décennies d'anthropisation des milieux : artificialisation des sols, rectification des cours d'eau, destruction des haies et des zones humides… Il conviendrait donc plutôt de réhydrater les milieux et retenir l'eau dans les sols. Et, plus largement, de revoir les usages de l'eau : changer de modèle agricole, s'orienter vers des cultures peu consommatrices, interroger l'utilité sociale de certaines industries et plaider pour des objectifs de sobriété ambitieux.
L'impasse techno-solutionniste
Les mégabassines ne sont qu'une des illustrations de l'impasse techno-solutionniste. Ainsi en est-il de la réutilisation des eaux usées. Cette « Reut » ne vise ainsi pas à fournir les citoyens en eau potable mais à soutenir la consommation de l'agriculture et de l'industrie, et éviter d'interroger leurs modèles. Ce type de solution est énergivore, coûte cher à la collectivité et capte une eau qui était jusqu'alors rendue aux milieux.
La même logique concourt aux projets de dépollution. Une usine de dépollution dernier cri, comme celle du Sedif en région parisienne, a coûté la bagatelle d'un milliard d'euros. Surtout, elle n'élimine pas les polluants mais les concentre avant… de les rejeter dans les fleuves. Pire, les membranes qu'elle utilise pour ses traitements sont fabriquées par Dow Chemical, l'un des plus importants producteurs de PFAS de la planète. À chaque fois, il s'agit de traiter le mal plutôt que ses origines.
Le gouvernement de Sébastien Lecornu a repoussé de six mois la taxation sur les PFAS. Il a soutenu la première loi Duplomb, qui favorise la construction des mégabassines, et soutient sa deuxième itération, la loi 2. Les Assises de l'eau, en 2019, avait fixé l'objectif d'une réduction des prélèvements de 25 %, il est désormais question de 10 % dans le « plan eau » d'urgence agricole (LUA). Au niveau européen, la révision du règlement Reach, qui encadre les substances chimiques, subit les assauts des lobbys industriels.
Les méfaits des uns font le business des autres
En attendant, les promoteurs de ces solutions se frottent les mains. Le marché mondial des technologies de traitement de l'eau est estimé à 220 milliards d'euros dans le monde, en hausse de 2 à 3 % par an. Veolia mise sur 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires par an pour le traitement des PFAS en 2030, alors que ce marché était inexistant en 2021. Water Europe, le lobby européen des industriels de l'eau, a demandé à l'UE d'investir 255 milliards d'euros d'ici 2030 pour soutenir le développement de la filière.
De plus, en soutenant des projets d'infrastructures liés au numérique et à la galvaudée « transition écologique », Emmanuel Macron et l'Union européenne remettent une pièce dans la machine à polluer. Qu'il s'agisse de relance minière, du développement de data centers ou de la relocalisation de la production de semi-conducteurs, ces secteurs se signalent tous par les pollutions qu'ils génèrent et les quantités vertigineuses d'eau qu'ils requièrent. De l'argent public est investi dans des projets qui accroissent les tensions sur l'eau, la dégradent et appellent ensuite des investissements colossaux dans la dépollution. Les méfaits des uns font le business des autres. Une fuite en avant, lucrative pour certains, mortifère pour la majorité.
Face à ces projets, le gouvernement français veut limiter les recours et débats publics. De multiples dispositifs, déjà, leur aménagent des cadres dérogatoires. L'ouverture de la révision de la directive-cadre européenne sur l'eau (DCE), clé de voûte des politiques de protection de la ressource, laisse présager le pire. Les lobbys miniers, entre autres, appellent à son assouplissement. Tout indique que nous vivons un moment charnière, critique.
Pour l'habitabilité du monde
Face aux arguments de la fausse souveraineté alimentaire, de la discutable souveraineté technologique ou bien encore de la quête de croissance, il faut opposer celui de l'habitabilité de notre monde. Car sans eau, ou avec une ressource dégradée, nulle vie n'est possible. Comme ont pu l'écrire très justement le philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret, cette habitabilité ne saurait être un principe négociable, à sacrifier sur l'autel de l'économie. Mais au contraire, une « valeur boussole imprescriptible et inaliénable », qui vient parfaitement compléter le triptyque « liberté, égalité, dignité ».
Fabien Benoit est journaliste et auteur-réalisateur de films documentaires. Il a publié notamment « The Valley. Une histoire politique de la Silicon Valley » (Les Arènes, 2019) et réalisé « The Last Town, une ville contre la Silicon Valley » (Arte, 2023). Nicolas Celnik est journaliste indépendant. Il est l'auteur, avec Juliette Brigand, de la bande dessinée « Un grain de sable dans la machine » (Le Passager clandestin, 2026). Ensemble, ils ont publié « Techno-luttes. Enquête sur ceux qui résistent à la technologie » (Seuil, 2022).



