Le feuilleton policier chinois « The Knockout » (狂飙) s'impose comme le phénomène télévisuel du moment en Chine. Diffusée sur la plateforme iQiyi depuis janvier 2023, cette série de 39 épisodes a dépassé le milliard de visionnages cumulés, selon les données communiquées par la plateforme. Un succès qui dépasse le simple divertissement : il témoigne d'un appétit du public pour les récits de lutte contre la corruption, thème ultrasensible porté par la campagne officielle lancée par le président Xi Jinping.
Une intrigue au cœur du système judiciaire
« The Knockout » suit le parcours croisé de deux personnages que tout oppose : An Xin, un policier intègre interprété par Zhang Yi, et Gao Qiqiang, un homme d'affaires véreux campé par Zhang Songwen. L'intrigue s'étend sur deux décennies, retraçant les liens troubles entre monde des affaires, crime organisé et fonctionnaires corrompus. Le récit commence dans les années 1990, avec un meurtre mystérieux, et se déroule jusqu'à nos jours, montrant les efforts de la police pour démanteler un réseau qui gangrène la ville fictive de Jinghai.
Le scénario, signé Xu Jizhou, se distingue par sa construction en trois temporalités. Chaque époque offre un éclairage différent sur l'évolution de la corruption et les méthodes d'enquête. La réalisation de Xu Jizhou privilégie un réalisme cru, avec des scènes de torture psychologique et des dialogues ciselés qui évitent les caricatures. Les acteurs, notamment Zhang Songwen, ont été salués pour leur interprétation nuancée, donnant une épaisseur humaine à des personnages pourtant ambigus.
Le succès d'un thème politique
Le triomphe de « The Knockout » ne doit rien au hasard. La série arrive dans un contexte où la campagne anticorruption de Xi Jinping, lancée en 2012, a déjà conduit à la chute de millions de cadres. Le public, lui, se passionne pour des histoires où les « tigres » et les « mouches » – les hauts et bas fonctionnaires corrompus – finissent par être démasqués. La série explore les mécanismes de l'engrenage : comment un honnête commerçant peut devenir un parrain local, progressivement avalé par le système qu'il croyait manipuler.
Ce thème rencontre un écho particulier sur les réseaux sociaux. Sur la plateforme Douban, le série a obtenu une note moyenne de 8,6 sur 10, avec plus de 400 000 évaluations. Les internautes louent la qualité de l'écriture, la profondeur des personnages et la photographie soignée. Des extraits sont devenus viraux, notamment les scènes de repas où les enjeux de pouvoir se jouent autour de la table, une pratique culturelle chère au public chinois.
Un phénomène qui interroge la censure
Le succès public de « The Knockout » s'accompagne d'un paradoxe : la série est autorisée alors qu'elle évoque des failles du système. Pour les analystes, cette diffusion ne contredit pas la ligne officielle, mais la sert. « Montrer que la lutte contre la corruption finit par triompher renforce le récit du Parti sur sa propre vertu », explique, sous couvert d'anonymat, un observateur des médias chinois cité par Le Monde. Le feuilleton s'inscrit ainsi dans la droite ligne des productions commanditées par le pouvoir, comme la série documentaire « Porosité » diffusée sur la télévision centrale en 2017.
La plateforme iQiyi, qui a coproduit la série avec la chaîne publique CCTV, a également mis en avant le message pédagogique de l'œuvre. Dans un communiqué, elle affirme que « The Knockout » contribue à « éduquer le public sur les dangers de la corruption et à célébrer le travail des forces de l'ordre ». Cette appropriation du récit par le gouvernement n'ôte rien à la force dramatique de la série, mais souligne les limites de la liberté artistique en Chine.
Un retentissement international
Au-delà de ses frontières, « The Knockout » suscite l'intérêt des plateformes internationales. Les droits de diffusion ont été vendus à des services de streaming en Asie du Sud-Est, et des sous-titres non officiels circulent en anglais et en français. Les critiques occidentaux y voient une occasion d'analyser la société chinoise contemporaine, bien que la série reste une production de propagande subliminale. Le Monde, dans son article, relève que le feuilleton offre « une fenêtre rare sur les dilemmes éthiques des fonctionnaires chinois », tout en rappelant que la censure a exigé quelques modifications avant la diffusion : certaines scènes jugées trop explicites ont été raccourcies.
Le phénomène « The Knockout » ne se limite pas aux audiences. Il a dynamisé le tourisme dans les lieux de tournage de la province du Guangdong, où les fans se pressent pour revoir les décors de la série. Il a aussi propulsé la carrière de Zhang Songwen, devenu une figure incontournable du petit écran. Pour la plateforme iQiyi, ce succès confirme la viabilité des séries policières à message social, un genre qui pourrait bien se développer dans les prochains mois.
Entre réalisme et propagande
L'ambiguïté de « The Knockout » réside dans sa capacité à plaire au public et au pouvoir. En montrant la perversion des cadres locaux, elle justifie la poursuite de la campagne anticorruption. En offrant une fin où la justice triomphe, elle rassure sur l'issue de la lutte. Ce double discours est une constante des productions chinoises, mais il atteint ici une efficacité rare. La série, en cela, est représentative d'une industrie audiovisuelle qui apprend à naviguer entre créativité et contrôle idéologique.
Pour les téléspectateurs, l'essentiel est ailleurs : « The Knockout » est une œuvre captivante, portée par des comédiens brillants et une mise en scène nerveuse. Qu'importe si la réalité est plus complexe que le récit offert à l'écran. Le public y trouve une catharsis, et le Parti une illustration de sa détermination. Un mariage parfait, qui explique pourquoi la série a conquis le public chinois et au-delà.



