Climat : « Gouverner un monde qui n'existe plus »
Climat : « Gouverner un monde qui n'existe plus »

Le maire de Saint-Médard-en-Jalles, Stéphane Delpeyrat-Vincent, lance un appel retentissant : « Nous gouvernons un monde qui n'existe plus. » Dans une tribune publiée le 10 août 2026, l'élu socialiste, dont la commune girondine a été durement touchée par les incendies de l'été, estime que le changement climatique doit devenir le cadre de toutes les politiques publiques.

Une expérience qui transforme le regard

« J'écris ces lignes moins comme le porte-parole d'un parti politique que comme le maire d'une ville qui a connu les tempêtes, la grêle, les incendies et l'évacuation de milliers d'habitants », explique-t-il. Il raconte avoir vu des familles quitter leur maison avec quelques effets personnels, sans savoir si elles la retrouveraient, et avoir rendu hommage à des sapeurs-pompiers morts en protégeant les autres. « Certaines expériences changent durablement le regard que l'on porte sur le monde. Elles vous obligent à penser autrement. »

Le climat, nouveau cadre de la politique

Pour l'élu, le changement climatique n'est plus un sujet parmi d'autres : « Il est devenu le cadre dans lequel tous les autres doivent désormais être pensés. » Économie, santé, agriculture, industrie, sécurité, finances publiques, justice sociale : « rien n'échappe plus à cette réalité ». Or, déplore-t-il, « notre vie politique continue de raisonner comme si nous vivions encore dans le monde des années 1980 », débattant de croissance, de déficit, de compétitivité, de prélèvements obligatoires, « comme si ces catégories suffisaient encore à décrire le réel ».

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« Le réel a changé », insiste-t-il. « Il n'y a pas d'économie sur une terre inhabitable. Il n'y a pas de prospérité dans des territoires qui brûlent. Il n'y a pas de justice sociale lorsque les premiers exposés aux canicules, aux mégafeux ou aux pénuries d'eau sont toujours les plus modestes. » Selon lui, « nous ne sommes plus confrontés à une crise écologique. Nous assistons à la fin d'un modèle historique ».

La « mauvaise foi climatique »

Stéphane Delpeyrat-Vincent cite Jean-Paul Sartre : la mauvaise foi consiste à savoir et à refuser d'en tirer les conséquences. « Je ne trouve pas de meilleure définition de notre époque », écrit-il. « Nous savons. Les scientifiques nous alertent depuis des décennies. Les élus locaux voient leurs territoires changer. Les agriculteurs, les forestiers, les médecins, les pompiers vivent déjà cette nouvelle réalité. Pourtant, nous continuons à gouverner comme si ce savoir n'imposait aucune révision profonde de nos priorités. »

Il dénonce une « mauvaise foi climatique » qui consiste à « reconnaître qu'il change tout… pour ne rien changer d'essentiel ». Une contradiction devenue « insoutenable ».

Le progrès à repenser

Pendant deux siècles, rappelle-t-il, nos sociétés ont été organisées autour de l'idée de produire davantage pour vivre mieux. Cette promesse a permis des conquêtes extraordinaires : recul de la pauvreté, construction de l'État social, développement de la médecine, de l'école et des libertés. Mais elle reposait sur une hypothèse silencieuse : « celle d'un climat stable et d'une nature capable d'absorber indéfiniment les conséquences de notre développement ». Cette hypothèse est désormais caduque.

« Le progrès ne pourra plus être défini par la seule accumulation des richesses », affirme-t-il. « Il devra être jugé à notre capacité à préserver les conditions qui rendent ces richesses possibles : l'eau, les sols, les forêts, la biodiversité, un climat vivable. » Le marché, ajoute-t-il, sait attribuer un prix mais pas une valeur. « Il sait calculer le rendement d'un actif financier. Il ne sait pas mesurer la valeur d'une forêt qui ne brûle pas, d'une nappe phréatique préservée ou d'un territoire encore habitable. »

L'État protecteur, nouveau projet

S'inspirant de la philosophe Cynthia Fleury, pour qui le soin est une puissance politique, le maire estime que le soin pourrait devenir « le principe d'organisation du XXIᵉ siècle ». Prendre soin des personnes, des paysages, des forêts, de l'eau, des services publics, des institutions démocratiques : « il ne s'agit pas d'ajouter une politique écologique à toutes les autres, mais de refonder notre manière d'habiter le monde ».

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« Le XXᵉ siècle a construit l'État social. Le XXIᵉ devra construire l'État protecteur », plaide-t-il. Cela suppose de rompre avec le court-termisme budgétaire et d'investir massivement pour adapter les territoires, protéger les forêts, sécuriser les ressources en eau, transformer les infrastructures et renforcer la sécurité civile. Il rappelle que des centaines de milliards ont été mobilisés pendant la pandémie « parce que la Nation était en danger ». « Qui peut sérieusement soutenir aujourd'hui que le dérèglement climatique représente un danger moindre ? » interroge-t-il.

Le coût de l'inaction

Pour lui, le vrai débat n'est pas celui du coût de la transition, mais celui du coût de l'inaction. « Chaque milliard économisé aujourd'hui sur la prévention sera payé demain en destructions, en indemnisations, en dépenses de santé, en pertes agricoles, en vies bouleversées. » Il conclut : « Nous avons changé d'époque. Le courage politique consiste désormais à l'admettre. »

Le grand débat politique du siècle à venir, prédit-il, portera sur la protection des conditions de la vie. « C'est autour de cette idée que la gauche doit retrouver sa vocation historique : protéger les plus vulnérables, non seulement contre les inégalités sociales, mais aussi contre les bouleversements qui menacent désormais les conditions mêmes de notre existence. » Et de lancer : « L'histoire jugera notre génération sur une seule question : alors que nous savions, avons-nous eu le courage de changer ? »